La question des valeurs pour polysémique et complexe qu’elle apparaisse ne se pose pas moins en une véritable rengaine des temps modernes qui joue dans les marges confuses de la philosophie et de la religion, du droit et de la politique, au point de devenir le lieu géométrique d’enjeux multiformes à l’échelle mondiale.
Au Cameroun, elle polarise le débat politique autour de l’idéologie unitaire et son projet de fédération des valeurs spécifiques des entités qui composent la nation.
Par ailleurs, l’intérêt réside dans le grief que les valeurs, entendu qu’elles sont positives par définition, ne se transmettent plus aux nouvelles générations. Cette exigence conserve implicitement l’idée solidement ancrée que la corruption morale actuelle dérive du progrès de la civilisation dans son acception la plus prosaïque, c’est-à-dire la multitude urbaine qui secrète la déperdition des valeurs.
Bien sûr, et paradoxalement, on se garde de prôner le retour à la simplicité des temps anciens, tout comme les victimes d’un ordre social injuste voguent entre les sphères du rêve d’un bonheur vertueux.
Il s’agit donc d’un procès essentiellement moral fondé en l’occurrence sur des bases culturelles dont on ne pourra saisir toutes les retombées que replacées dans le contexte d’une évolution historique.
La nostalgie de la pureté originelle, d’un âge d’or ou du paradis perdu, qu’on qualifiera de primitivisme fondamental, n’est pas une innovation récente ; elle est l’essence même du début des choses et des mythes fondateurs, de l’épopée mésopotamienne de Marduk qui inspira les rédacteurs Israélites de la Genèse, au Temps du Rêve et du rêve de la pomme de terre sauvage des anciens australiens.
Bien plus qu’un déterminisme mythologique présumé, cet état d’esprit à vocation à se transformer en une dialectique explicite au Siècle des Lumières, opposant à la révélation primitive providentielle, la perfectibilité, le progrès et la raison. Il est également possible d’entrevoir dans ce primitivisme exalté à outrance une intention politique sous-jacente, la prévention contre les deux formes de despotisme que sont l’arbitraire de Dieu et celui des princes. Dès lors, progressivement, se substitue au mythe un autre mythe, le Progrès, et une mission, la civilisation, fondements d’un humanisme indéfiniment renouvelé.
L’Evolutionnisme culturel, parce qu’il est d’essence naturaliste, postulait la marche unilinéaire de tous les peuples vers le progrès et la civilisation en stades identiques. Rangées au bas de l’échelle, les sociétés africaines de primitives qu’elles étaient demeurées pouvaient aspirer au palier ultime qu’un messianisme progressiste prêchait. On avait auparavant réconcilié Dieu et la raison et proclamé l’universalité de l’éthique bourgeoise à travers ses valeurs : famille, bonne morale, travail et utilité sociale.
Dorénavant regroupés en états nations, aux limites souvent transethniques, de micros Etats sans liens historiques réels deviennent le domaine de confrontation de toutes les avancées et de toutes les survivances, inaugurant ainsi l’ère des confusions des valeurs.
Le courant du 20ème siècle offrait toutefois l’alternative d’un regard plus indulgent vers le monde extra européen avec l’essor des Sciences humaines, en particulier la sociologie et l’anthropologie en focalisant l’intérêt sur un concept, la culture : la pluralité culturelle reconnue imposait le respect et l’égalité de toutes les cultures.
Il apparaît aujourd’hui clairement qu’on avait encore inventé un leitmotiv d’humanisme, les cultures restant inférieures aux civilisations et la civilisation hébraico chrétienne dominant l’idéal de l’humanisme et les rapports de forces philosophiques du monde contemporain.
De cette évolution procède directement le principe du relativisme culturel qui fonctionne moins qu’une règle, un instrument de revendication ; sa définition extrême, le polythéisme des valeurs conduit le plus souvent à une impasse.
Comme on aurait pu le présager, le débat sur les valeurs tourne une fois de plus autour de la culture : les valeurs, règles de conduites, normes et prescriptions sociales, sont la traduction des aspirations d’une pensée collective qui plonge dans la culture.
Au Cameroun, la conception de la notion de valeurs, renvoie à une référence non exclusivement morale, mais davantage anthropologique et politique pour ainsi dire, et s’exprime dans un militantisme dont la finalité est manifestement l’affirmation d’une reconnaissance et la réhabilitation « d’un ensemble d’éléments constitutifs de l’identité culturelle, comme le pluralisme socioculturel, l’histoire, les langues. »…Nos efforts d’analyse vont porter sur ce dernier aspect aux implications apparemment plus étendues.
Cette identité se définit donc essentiellement par rapport à l’étranger, l’oppresseur qu’on désigne et dont on désintègre l’image, ainsi qu’affirme Alain Finkielkraut : « c’est la peur du mélange, l’obsession de la pureté, la hantise de la contamination que l’identité culturelle substitue à l’arrogance coloniale ».
La quête d’une pureté primordiale fictive s’opère par l’entremise d’une valorisation mémorielle absolue par la tradition et l’Histoire qui en constituent les leitmotive.
Le recours à la tradition comme garant des valeurs authentiques est récurrent dans les stratégies identitaires, de nombreux auteurs l’ont démontré comme Jean François Bayart. Il semble toutefois que ce concept ne recouvre pas la même réalité hors du contexte intellectuel qui l’a généré. Dans la lexicologie évolutionniste, le terme tradition se voulait une commodité de langage dans la recherche des euphémismes de primitifs ou sauvages controversés ; on avait alors reconverti le terme tradition en son épithète et les sociétés traditionnelles étaient nées. Toutefois, la référence au contenu primordial restait implicite.
La ré appropriation de ce concept sans être une extraversion au sens strict opère sans doute par primitivisme à rebours du type du regard condescendant que des africains jettent sur les pygmées (les anglo-saxons les rangent dans les « native ou endogenous peoples »), et au défi de les engager résolument dans la voie du progrès en les sortant de leur sauvagerie. La métaphore zoologique est plus que jamais évidente. Le parti pris de ne pas conserver les valeurs traditionnelles des pygmées, tend à montrer que le problème réside dans le principe que celles-ci ne sauraient être des données définitivement immuables et inaliénables, mais des faits négociables. En d’autres termes, là où l’analyse cherche à démêler l’écheveau d’une construction ou d’une visée politique, il se pourrait que le nœud de la trame soit recherché dans le syndrome d’une déchirure dont la thérapie réside à la fois dans l’exacerbation de l’objet par la répétition et au rejet de sa cause. Pris en flagrant délit de sauvagerie, l’alternative consisterait également à désigner le véritable sauvage, pour définir la ligne de démarcation avec lui et se dédouaner dans le parcours d’une civilisation vers laquelle on aspire secrètement, mais que par pudeur, on justifie par la modernité.
Ces valeurs traditionnelles qu’on oppose aux valeurs étrangères, quand elles ne subsistent plus qu’en lambeaux, sont réinventées à l’occasion ou réinvesties dans des métalangages ou des formulations paraboliques et mythologiques, ne laissant plus apparaître que des stéréotypes ou des rituels désincarnés. La pertinence du phénomène porte davantage sans doute sur la nécessité de préserver la forme des choses et non leur substance inaccessible.
Jacqueline Ekambi illustre une autre forme de ce compromis, à travers la rumeur d’un boa avaleur de jeunes filles, « la conscience du désordre social d’une société déséquilibrée en phase dynamique ou temps chaud de la fermentation d’un devenir incertain » Ce devenir incertain tient sans doute davantage de l’incapacité de concevoir un passé, et la « bonne vie « pour emprunter les termes de cette sociologue, traduit l’expression d’une aspiration vague d’un bien-être d’un nouveau type.
L’argument patrimonial au sens de la culture matérielle, est également invoqué pour légitimer le bien fondé d’une intention traditionnelle. Le projet consiste à « collecter l’ensemble de nos productions culturelles… à des fins de transmission institutionnalisée. » Cette entreprise se heurte à la difficulté de définir des catégories objectives au sein d’un corpus lui-même mal intégré, en raison notamment de la distance qui s’impose dans l’observation de sa propre culture. Il ne s’agit plus en effet d’inventer le patrimoine, un concept mondialisé et instrumentalisé dans le partage universel de la culture, mais de s’aligner sur une logique ordonnant sa grille de lecture propre et ses critères de valeur. Dans la mesure où le prix lui est attaché, il est opportun de se rendre à l’évidence, que la plus value d’une œuvre d’art africain vaut bien le sacrifice d’un besoin émotionnel ou de la nostalgie de quelque identité culturelle perdue.
Dans le même ordre d’idées, l’handicap subsiste de se conformer à une histoire de l’art relevant d’un académisme exogène qui ne voit à travers un objet de culte ou de la vie quotidienne que sa plasticité et ignore l’Etat supra tribal qui en assure la protection présumée, au profit de la tribu qui l’a produite.
Une étude récente de l’évolution de la culture matérielle Fang tend à montrer à l’échelle d’un siècle qu’une transformation quasi systématique a affecté dans son ensemble, la fonction, les usages et les matériaux de la gamme d’objets mobiliers endogènes. Ces conclusions pourront être étendues à quelques exceptions près à la plupart des groupes du Cameroun. Ceci implique donc un dépassement théorique de la notion d’authenticité devenue par le fait inopérante dans l’approche des dynamiques culturelles, pour envisager des modalités spécifiques d’interactions du système technique et du système social auxquelles les objets sont soumis.
Il semble en définitive fondamentalement illusoire de prescrire la validité d’un modèle d’intégration des valeurs dites traditionnelles sur des bases patrimoniales matérielles, tout comme leur transmission, dans le cours d’une mouvance d’influences hétérogènes universelles.
Depuis deux décennies environ, un courant historiographique résurgent s’est développé en particulier dans les milieux intellectuels, justifié non plus par une historicité constamment revendiquée, mais au contraire dans un tout histoire à la fois mémoriel, unitaire et manifeste ; d’une part, dans la volonté d’exalter une conscience nationale en « considérant que la connaissance de notre histoire révèlerait la parenté étroite de nos différentes ethnies et nous aiderait à consolider la conscience de notre unité profonde. » et « que des monuments des personnages historiques camerounais soient érigés dans nos villes… » D’autre part, cette histoire est présentée comme un instrument privilégié de transmission des valeurs « dans notre système éducatif et nos médias. »
Dans une quête de revalorisation effrénée, des tendances théoriques militantes d’inspiration panafricaniste et égyptologisante répercutent dans un champ conceptuel déjà confus des positions qui tentent, à la suite de cheik Anta Diop, de démontrer l’antériorité et la suprématie des cultures nègres sur l’Occident. Il s’agit sans nul doute de la forme la plus archaïque de diffusionnisme et d’évolutionnisme à rebours qui soit : l’Egypte appartient autant à l’aire géographique et culturelle circum méditerranéenne et moyen-orientale qu’africaine si tant est qu’on puisse circonscrire un ensemble culturel monolithique subsaharien. Il semble pour le moins simplificateur de compenser le retard culturel de ce continent, qui serait de ce fait reconnu, par l’ancrage dans le mirage d’une Egypte nègre présumée. Ce faisant, on refoulerait à s’y méprendre au stade initial de l’évolution, une fois de plus, les peuples sans écriture. Telle paraît être le côté insidieux de l’alternative historique, qui convaincue du confort de sa posture sombre dans un idéologisme sans répartie.
Toutes choses étant égales par ailleurs, on observe un décalage évident entre les différentes formes d’expression de l’enracinement aux valeurs et leur mise en pratique d’une part et la perduration d’autre part, du système de valeurs colonial perverti par un siècle d’incompréhension que l’éducation n’a pas pu lever. De nombreuses études ont dénoncé les contradictions du système post colonial, sans préjuger du niveau d’implication des acteurs – sujets pris dans l’étau d’un ordre auquel ils sont étrangers. Cette situation donne l’impression d’une déliquescence sociale, alors que celle-ci était prévisible.
Les maux sociaux qui alimentent la controverse actuelle, et qui font croire que les valeurs sont en décrépitude ou ne se transmettent plus, ne sont en réalité que des conséquences ou des épiphénomènes visibles d’une situation historique dont la solution ne pourra être recherchée que dans la corrélation d’un ensemble d’éléments historiques où le système éducatif, une morale sur des normes religieuses en particulier le christianisme, l’avènement de la citoyenneté sont comprises comme une véritable idéologie de valeurs que François Fourquet définit dans la trilogie, démocratie, droits de l’homme et marché, « religion laïque issue du christianisme » , et qu’un autre auteur, Francis Fukuyama qualifie de « forme profane de l’universalisme chrétien. »
Au Cameroun, il semble que ces éléments aient constitué le soubassement éthique d’une société en mutation au moins jusqu’à une période récente difficile à déterminer. L’élitisme républicain s’était, en dehors de toute autre forme de classification sociale antérieure reconnue à l’échelle supra ethnique, prévalu d’une éducation fondée sur un modèle bourgeois chrétien. Cette voie semble apparemment avoir subi la prééminence de l’ordre marchand, et la cristallisation des valeurs religieuses à la suite d’un déséquilibre circonstanciel ou durable des mécanismes ou des dispositifs de régulation présumés. Pour autant qu’une telle explication, trouve quelque justification, elle s’accommoderait mal d’un système de valeurs concurrent, en l’occurrence traditionnel, et l’illusion serait maintenue comme dans le « Dream Time » des anciens Australiens. Cependant, l’alternative demeure au moins provisoirement, dans la restauration sous une forme ou une autre, d’une compétition sur des bases scolastiques.