Il convient de saluer d'emblée toute initiative de formation, de recyclage et de perfectionnement des journalistes camerounais dont on ne cesse de critiquer, sans doute à juste titre, les insuffisances professionnelles. Cela dit, cette occasion particulière laisse quelque peu perplexe. Car dans l'agitation frénétique et suspecte autour de la prochaine conférence des Chefs d'Etats d'Afrique et de France, on ne peut pas ne pas relever ce fait insolite : parmi les catégories socio-professionnelles prises en charge dans la perspective du sommet, il y a les bandits, contre lesquels est mis en place un important dispositif de sécurité, les prostituées qui ont reçu une visite nocturne de la ministre des affaires sociales, et les journalistes ici réunis. Il devient alors nécessaire d'exercer une salutaire vigilance afin qu'un exercice comme celui-ci ne devienne pas une source d'inhibitions contre-productives. Il ne s'agit pas de notre point de vue d'une crainte totalement infondée, si on veut bien se souvenir du précédent qu'a constitué la visite d'état du Président Chirac au Cameroun en 1999, et les surprenantes réactions de contentement de l'Ambassade de France qui a adressé, contre tout bon sens, une lettre de félicitations à la CRTV. La contribution qui suit propose aux journalistes quelques idées pour optimiser leur déploiement pendant et après le sommet.
Proposons-nous de retenir ici le sens qui suggère une attention continue. Le suivi se définit alors comme le travail post événementiel. Il s'entend de tout papier qui revient sur un événement après son déroulement pour le rappeler, le résumer, l'analyser, traiter de ses conséquences. Dans le cas présent, le « follow up » renvoie à tout traitement journalistique survenant après la conférence.
Il s'agit à la fois de matière première et de produit fini.
En rapportant ce qui précède à l'intitulé du sujet, on peut considérer que la « Préparation » concerne la matière première et la « Réalisation » le produit fini.
La préparation et la réalisation de dossiers d'information à l'occasion d'un événement comme le sommet Afrique/France nous installe au cœur de la problématique de constitution et gestion des stocks d'information.
Il est courant de dénoncer au Cameroun, l'indigence du discours journalistique, la pauvreté des contenus, le manque de recul et distance par rapport à l'actualité immédiate, et une certaine propension des journalistes à lire les événements au premier degré, à répéter le discours convenu et dominant, à s'arrêter aux lieux communs.
Il s'agit vraisemblablement de la principale conséquence d'un phénomène « siamois » caractérisé à la fois par l'insuffisance de formation de la majorité des journalistes (et assimilés) actuellement en activité, et des standards de qualité en constante dégradation au sein des rédactions pour des raisons matérielles, financières et éthiques.
La conférence annoncée donnera à coup sur d'autres illustrations de ces manquements. Il est pourtant possible de s'en sortir, notamment dans le cadre d'un traitement postérieur à l'événement.
De nombreux défis interpellent les journalistes invités à couvrir le sommet. Retenons-en deux, pour les besoins de cette présentation : l'exactitude et la pertinence. L'un et l'autre contribuent à garantir « le droit du public à une information de qualité » (Amadou Vamoulke, président de l'Union des journalistes du Cameroun, décembre 1998)
Pour les relever avec succès, il y aurait avantage à prendre quelques précautions :
- Documentation et autodocumentation
Talon d'Achille de plusieurs rédactions, l'absence de documentation handicape de nombreux praticiens qui se fient à leur mémoire, à leur culture personnelle et dans la meilleure des hypothèses à des dossiers de presse fournis par les organisateurs. Du coup, leurs capacités de recoupement, de comparaison et de mise en perspective de l'information se trouvent fort réduites, voire inexistantes. Les conséquences sur leurs travail se traduisant par des inexactitudes qui s'échelonnent de la vexante faute de l'orthographe des noms propres, à la plus grave des contrevérités parfois reproduite de bonne foi. A défaut de disposer d'un environnement de travail adéquat, les journalistes ont le devoir de constituer eux même les base de données sur les événements de cette nature. Le modèle des cahiers et dossiers d'actualité, exercices fréquents à l'ESIJY, ESSTI, ESSTIC permet de disposer sur les grands thèmes d'éléments (coupures de presse, discours...) susceptibles d'aider à la confection d'un dossier rédactionnel.
- Maîtrise des genres journalistiques
L'intérêt du lecteur n'est jamais totalement acquis, d'où la nécessité de l' « accrocher » en recourant à une variété de genres. S'agissant d'un traitement postérieur à l'événement, le compte rendu et dans une certaine mesure le reportage ont déjà largement été proposés. Le temps est au journalisme « assis » qui n'a de pertinence que si la collecte a été minutieuse car les bons commentaires se nourrissent de faits exacts et significatifs.
- L'éditorial commente, explique et surtout prend une position sur une question majeure. Il se distingue par son actualité et sa pertinence, son impact procédant d'un raisonnement solide et d'une argumentation charpentée, avec, s'il y a lieu, un rappel de faits à l'appui des thèses défendues. Un éditorial appelle à l'action, au débat, ou propose une explication
- L'analyse et un travail de spécialiste. Il y a moins d'opinion, de militantisme ou de croyance, davantage de clés de compréhension à l'adresse du public. C'est par ce biais que s'exerce la fonction d'agenda des media. Les analystes proposent une lecture des enjeux, c'est l'antidote à la pensée unique.
- Le billet d'humeur traite de questions plus ou moins sérieuses sur un ton léger, humoristique, sans pour autant céder à la vulgarité. La rétrospective ou la chronologie permettent de situer un événement dans une continuité. Particulièrement indiqués pour témoigner des évolutions spécifiques d'un phénomène ces genres nécessitent cependant de la précision, et ne tolèrent pas d'approximation.
- L'interview est un recours fréquent pour maintenir un événement passé dans l'actualité. Recueillis pour les besoins d'une publication postérieure à l'événement, les entretiens avec des personnes ressources rencontrées au cours de l'événement gagneraient à dépasser le cadre factuel pour s'étendre aux enseignements, aux perspectives, et même aborder d'autres sujets et thèmes. Le portrait présente une personnalité publique sous ses aspects les moins connus ou les plus significatifs, permet de découvrir un parcours ou un itinéraire singuliers, ou de mettre en lumière une personne inconnue et pourtant intéressante par elle même ou par son activité.
- Planification de la collecte, du stockage et de la gestion des informations
Collecter et diffuser une information à valeur ajoutée distingue le bon journaliste du simple porte voix. Le défi consiste à résister à la tentation de prendre personnellement part aux événements et de conserver une vigilance de tous les instants vis à vis de ses sources en sachant que la collecte influence le traitement et la diffusion de l'information, par conséquent ses effets. En même temps il convient d'optimiser la présence à un rendez de cette nature de personnalités nombreuses et distinguée pour faire une abondante moisson.
La diffusion des éléments ainsi collectés mérite également une planification réfléchie, pour éviter la saturation du lecteur, par un approvisionnement cadencé des éditions d'information.
Les pages magazines sont particulièrement indiquées pour concilier l'exigence de stocker les données en tenant compte du caractère périssable de certaines d'entre elles.
Indications bibliographiques :
- Herbert STRENTZ : De source bien informée... L'enquête journa1istigue. Nouveaux Horizons, Paris, Septembre 1983
- Charles OKIGBO, Reporting politics and public affairs, ACCE, Naïrobi, 1994
- Mireille DUTEIL « Couvrir la politique » in Manuel pour les journalistes africains WPFC Edilis, Abidjan, 1 Trimestre 2000