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Religions au Cameroun : A qui profite la laïcité ?

19 Oct 2006

Dans une société multiconfessionnelle, l’adoption du principe laïc est un impératif. A cet égard, l’affirmation de la laïcité dans la première Constitution camerounaise, il y a quarante ans, ne releva pas uniquement d’un mimétisme institutionnel vis-à-vis de l’ancienne métropole. Pour lier ce qui, dans un Etat en attente de nation, était divisé sur le plan culturel et cultuel, il s’avérait indispensable d’inventer les fondements du contrat social à partir d’un stock de valeurs et symboles transcendant la diversité des religions. Au Cameroun, aucune confession religieuse ne pouvait, au risque de brimer une large frange de la population, s’ériger en religion d’Etat. L’Etat s’affirma donc « laïc », « neutre » à l’égard de toute religion. Ce qui ne veut pas dire qu’il se soit bâtit contre la religion. A la veille du référendum constitutionnel de février 1960, le président Ahidjo affirmait, dans un appel à la nation : « Nous avons placé le Cameroun sous la protection de Dieu que catholiques, protestants, islamisés et tout Camerounais adorent […] ». L’Etat camerounais est resté laïc mais croyant, se rattachant à cette famille d’Etats africains que M.A. GLELE qualifie d’Etats « laïcs spiritualistes »1, plus proches, finalement, du modèle de laïcité américain que français. En théorie, Dieu peut faire partie du « stock idéologique » partagé par la très grande majorité des Camerounais sans que cela ne remette fondamentalement en cause la règle de la séparation des deux pouvoirs, l’affirmation du double retrait de l’Etat des affaires religieuses, et des Eglises des affaires de l’Etat. L’application de ce principe suppose de tracer la limite entre liberté publique d’une part, services et ordre publics d’autre part. Mais cette limite, on le sait, est toujours mouvante. De fait, elle apparaît aujourd’hui en phase active de renégociation, au point de bouleverser le regard que l’on portait sur la laïcité et, plus globalement, sur la modernité.

Le Cameroun, révélateur de la « revanche de Dieu »

La laïcité est un principe fondamentalement ambigu, ce que les acteurs religieux n’ont pas manqué de relever, et d’exploiter : en posant une limite à l’autorité de l’Etat, la laïcité offre un formidable espace de liberté, d’action et de compétition aux forces religieuses dans la société. Et lorsque l’encadrement étatique faiblit, rien n’empêche de repousser quelque peu la ligne de démarcation. Crise de l’Etat, mondialisation des échanges, déclin des grandes idéologies séculières, désarroi psychologique, inégalités socio-économiques… Les appareils religieux étaient prêts à répondre remarquablement aux angoisses suscitées par cette nouvelle donne globale : arsenal de structures sociales et humanitaires de substitution, pléiade d’idéologies recomposées en contre-cultures, structures et réseaux fluides capables de transcender tant la géographie des frontières que l’histoire des régimes. Pour les entreprises religieuses conquérantes opérant dans un monde fluide, la laïcité n’est plus une entrave : la laïcité est une chance.

Dans ce tableau, le Cameroun n’est pas une exception, plutôt un révélateur. L’effet le plus spectaculaire du réinvestissement de l’espace public par les organisations religieuses a sans doute été, ici, l’émergence de ce que l’on appelle les « nouveaux mouvements religieux » transnationaux : sectes ésotériques ou orientalistes mais, surtout, vague évangélique, pentecôtiste et charismatique, submergeant transversalement tout l’univers du christianisme, et courant islamique réformiste travaillant, certes discrètement mais sûrement, un islam dont on s’était longtemps plu à souligner le caractère spécifiquement « africain ». Ces mutations profondes montrent que le Cameroun, et plus généralement l’Afrique subsaharienne, participe pleinement du monde globalisé. Dans une thèse consacrée aux rapports entre l’Etat et les Eglises au Cameroun, le Professeur François MBOME prédisait, en 1979, « l’abandon de la scène politique » par les Eglises, leur « retrait relatif dans le domaine scolaire et sanitaire », la fin de leur rôle de « gendarme social » et, finalement, leur recentrage progressif sur la seule sphère cultuelle3. Evolution logique à une époque où l’on envisageait les progrès de l’urbanisation, la course au matérialisme, le développement des services publics, l’affirmation d’un idéal national unitaire et laïc comme des facteurs propices à la « privatisation » progressive de la religion, voire au progrès de l’athéisme. Qu’en est-il vingt-cinq ans plus tard ? Dans les villes qui devaient voir mourir les Eglises, celles-ci s’alignent en chapelets. Dans la course au gain, les entrepreneurs religieux de tout poil ne sont pas – loin de là – les moins actifs ni les plus grands perdants. Dans le domaine de l’encadrement socio-éducatif, les Eglises conservent un rôle essentiel, non seulement d’appoint aux services publics mais aussi de propulseurs. Et il suffit de se reporter au mensuel catholique L’Effort Camerounais qui publie, depuis fin avril, le rapport de la Conférence Episcopale Nationale du Cameroun sur l’observation des élections municipales et législatives de 2002, pour se convaincre du fait que les organisations religieuses se préoccupent non seulement de la vie politique mais cherchent aussi à l’infléchir - du reste, pour ce cas, dans le meilleur des sens. Les évolutions socio-politiques n’ont pas fait reculer les forces religieuses. Elles les ont plutôt recomposées.

Marché de la religion et Etat : la complexité des rapports

La libéralisation est souvent désignée comme la grande responsable de ce « désordre » religieux. En abandonnant la sphère cultuelle à la « société civile », l’Etat aurait déverrouillé un champ confessionnel dans lequel toutes les libertés pourraient désormais s’exprimer, des aspirations les plus légitimes des personnes et des groupes sociaux aux entrepreneurs religieux les plus mal intentionnés. Le tournant démocratique a certes joué un rôle majeur dans la recomposition du paysage des forces religieuses au Cameroun. Dans les années 1980, une sorte d’équilibre, fait d’un subtil mélange d’intégration et de non empiètement réciproque, avait fini par s’établir entre l’Etat et les grandes dénominations historiques. Les acteurs des mouvements de réforme islamique et des courants d’inspiration évangélique et pentecôtiste, qui lorgnaient déjà sur les fiefs des confessions établies, n’avaient guère droit de cité. Leur participation aux mouvements de revendication des libertés publiques se solda cependant par une victoire : la visibilité. Au début des années 1990, à la faveur du courant de libéralisation, les « nouveaux » mouvements religieux sortent des salons pour investir l’espace public. Les Témoins de Jéhovah, véritables symboles des luttes passées de l’Etat pour maintenir la religion à sa juste place, sont réhabilités dans la foulée. Ils déploient désormais leurs « Salles du royaume » standardisées dans tous les quartiers des villes du Cameroun et inondent les foyers de leur littérature gratuite et livrée à domicile. Un grain de sable, pourtant, dans un foisonnement de mouvements aux architectures visibles, sonores et spirituelles multiformes. La loi sur les associations religieuses n’a pourtant guère changé. En 1967 comme depuis 1990, toute association religieuse est placée sous le régime de l’autorisation : elle ne peut développer ses activités qu’après avoir reçue l’autorisation prononcée par décret du Président de la République, au terme d’une longue procédure. Résultat : en 2004, seulement quarante-six associations religieuses sont légalement enregistrées au Ministère de l’Administration Territoriale. Mais dans les faits… Pour la seule ville de Douala, le père de Rosny a décompté trois cent quinze lieux de prière appartenant à cent neuf dénominations différentes, admettant du reste que ces appellations sont en réalité bien plus nombreuses4. Le MINADT reçoit chaque année des dizaines de nouvelles demandes émanant de groupes confessionnels qui, en fait, ont déjà pris racine sur le terrain. Ce qui a changé n’est donc pas la loi mais plutôt son application très libérale. Dans l’attente du décret présidentiel, les associations religieuses exercent leur activité sans véritable entrave. Pourquoi un tel laisser-faire ? Il serait naïf de voir, dans cette tendance, le triomphe des mouvements religieux (ou de la « société civile ») sur l’Etat. De fait, la concurrence religieuse affaiblit le pouvoir des grandes Eglises établies, ce qui présente quelques avantages pour un Etat ne voyant jamais d’un bon œil la montée en puissance d’une force alternative dans l’espace social. Au-delà, on peut se demander si l’opposition Etat/Eglises est pertinente au Cameroun. Les nouveaux courants religieux sont loin de constituer systématiquement des groupes politico-religieux se dressant face au pouvoir d’Etat. Le mouvement « wahhabite » à Foumban n’a-t-il pas pris la forme d’un mouvement légitimiste ? La plupart des « Eglises vivantes », en se polarisant sur le combat spirituel, ne s’affirment-elles pas comme des groupements religieux essentiellement apolitiques ? Du reste, on sait bien qu’en Afrique subsaharienne, l’influence des Eglises, confréries et sectes n’est guère plus marquée dans les masses populaires qu’au sein même des cercles du pouvoir…. Le « fétiche » le plus efficace est nécessairement celui des « grands ». Sa recherche, dans une société où les solutions temporelles sont vite épuisées, ne peut que faire la santé du marché des religions.

A quoi servent les Eglises

De toute idéologie religieuse, les hommes, individuellement et collectivement, font ce qu’ils veulent. Rien ne sert donc de recherche quelle est, par essence, la « bonne » ou la « mauvaise » religion. En ce domaine, l’on reconnaît l’arbre à ses fruits et c’est après tout le meilleur critère pour établir une typologie des forces religieuses. Toutefois, même éminemment positive, l’action d’une organisation religieuse n’est jamais neutre. Une association humanitaire, une école ou un hôpital confessionnels servent toujours la mise en pratique et l’expansion d’une certaine idéologie qui prétend à l’universalité. De ce point de vue, le nombre et la diversité des structures d’encadrement (cultuelles et autres) dont dispose une organisation religieuse sur un territoire révèle et favorise son influence au sein de la population. Or, au Cameroun, non seulement les grandes Eglises historiques possèdent un patrimoine foncier et immobilier déjà considérable mais les nouveaux mouvements religieux, tenant compte des expériences douloureuses du passé, acquièrent actuellement de très nombreux terrains privés pour développer leurs établissements. Cet achat de terrains à des particuliers permet de jouir d’une assise foncière sûre, sans risque de se voir déloger par les pouvoirs publics. On y construira surtout des églises et des mosquées, plus rarement des écoles, des hôpitaux, des orphelinats… Une partie importante de l’assise foncière est ainsi captée par des associations religieuses dont les sources de financement proviennent souvent (mais pas toujours) de l’étranger : pays du Golfe, Eglises-sœurs américaines ou européennes… Au point que, dans certains cas, l’on ne sait plus s’il s’agit d’établissements destinés à la communauté locale ou de points d’appui pour des lobbies religieux transnationaux, qui posent judicieusement leurs bases en terrain privé. Ce qui n’empêche pas bon nombre d’associations religieuses d’utiliser les infrastructures publiques dans le cadre de leurs activités : campagnes d’évangélisation lancées à l’assaut des rues et des stades, retraites spirituelles tenues dans les locaux des partis politiques ou des lycées qui forment, comme les salles d’attente des hôpitaux, d’excellents viviers de fidèles… Il serait contradictoire de critiquer cette ingérence de la religion dans le domaine public laïc alors que les structures confessionnelles permettent de pallier aux insuffisances des services publics en matière de santé ou d’éducation. Dans l’Extrême-Nord, par exemple, les centres de santé et hôpitaux chrétiens jouent un rôle important en matière de couverture sanitaire. Dans l’ouest et le centre du Cameroun, une fondation koweitienne a entrepris la construction d’orphelinats islamiques qui répondent à un besoin local. Quant à l’ordre privé confessionnel, il scolarise actuellement près de six cent mille enfants camerounais, de la maternelle au secondaire, et dispose d’un maillage de plus de deux mille établissements scolaires répartis dans tout le pays. En outre, les établissements religieux se classent chaque année dans le peloton de tête pour les résultats aux examens. L’enseignement confessionnel continuera-t-il de former les élites au Cameroun ? Les établissements religieux peuvent-ils réaliser le brassage ethno-cultuel dans lequel se façonne l’expérience, l’avenir même de la nation ? Une autre question paraît préoccupante : si le développement des écoles et collèges islamiques répond sans doute à une demande, continuera-t-on de ne proposer comme débouché aux arabisants que les bourses pour l’Arabie Saoudite pour les uns, l’aventure soudanaise ou pakistanaise pour les autres ? Dans un Etat où un diplôme en langue arabe offre si peu de débouchés aux étudiants, on ne s’étonnera pas de voir les licenciés se muer en prédicateurs et imams « wahhabites ». A-t-on offert à ces jeunes, de leur retour d’un exil souvent plus douloureux qu’édifiant, une perspective d’intégration ?

Se prémunir des dérives et des préjugés

Il ressort de ce tableau que le religieux, multiforme, mérite d’être regardé avec le plus de discernement et d’objectivité possibles. Sur le plan personnel, l’intégration à une communauté religieuse peut aussi bien offrir chaleur, aide et courage que désocialiser totalement un être, voire le plonger dans l’horreur. Aussi importe-t-il de prévenir d’abord les dérives. Les abus sexuels, les escroqueries, les lavages de cerveau qui ont court dans certaines structures que rien ne permet de qualifier d’Eglises doivent recevoir une réponse de la part des pouvoirs publics, d’autant plus lorsqu’ils touchent des êtres vulnérables. Observatoire des sectes, cellules d’aide psychologique aux victimes, « numéro vert » d’information téléphonique… les solutions ne manquent pas. Il est en outre urgent d’informer afin que se dissipe le flot de confusion qui a envahi les esprits : il n’y a pas d’équivalence entre le club d’aïkido, l’Eglise et la secte, pas plus qu’il n’y a un simple continuum entre la morale, le prosélytisme et le fanatisme religieux. Afin que chacun puisse exercer son esprit critique, un travail d’explication au grand public s’avère indispensable et ce travail ne peut être abandonné, pour des raisons évidentes, aux seuls acteurs religieux. Tout n’est pas égal en religion. Et tout n’est pas manipulable. La puissance du facteur religieux est tel que toute instrumentalisation politique du religieux porte le risque que ce soit le religieux qui, tôt ou tard, manipule à son tour le politique. Et s’il y a l’exemple nigérian, il y a également celui de la Côte d’Ivoire. Gardons-nous donc, enfin, de ne lire le religieux que sous le crible du risque islamiste. Si ce risque existe, la stigmatisation conjuguée au regain de prosélytisme chrétien ne peut que l’attiser. La religion n’est pas seulement une activité du week-end. Au fond, derrière la résurgence parfois folklorique du religieux, il est question de craintes, d’espérance, de projet, d’idéologie. Autant de domaines qui sont, aussi, de la compétence de l’Etat.

1 M.A. GLELE, Religion, culture et politique en Afrique noire, Paris, Economica / Présence africaine, 1981.

2 Lire l’excellent ouvrage de G. KEPEL, La revanche de Dieu, Paris, Le Seuil, 1991.

3 F. MBOME, L’Etat et les Eglises au Cameroun, thèse de doctorat en science politique, Université Paris II, 1979.

4 E. DE ROSNY, Etude panoramique des nouveaux mouvements religieux et philosophiques à Douala, Douala, Ed. Centre spirituel de rencontre, 2000.