Quinze ans après que l’économie camerounaise soit entrée dans le cycle de crise qui a obligé l’Etat à se mettre sous la tutelle des institutions de Washington, une ère nouvelle devrait s’ouvrir à ce peuple avec la fin très attendue des politiques d’ajustement structurel dont les premières mesures sont entrées en vigueur en 1988. La séparation au forcep ou l’amiable devrait ainsi permettre à l’Etat camerounais d’avoir à nouveau des coudées franches pour orienter son économie non plus pour atteindre des taux croissance économique fictif, mais pour remettre le pays sur la voie de développement pour l’intérêt des populations. Sans nostalgie aucune pour la période, quoique l’on dise, glorieuse des plans quinquennaux de développement économique et social, la question de savoir ce que représentera le secteur agricole dans l’économie nationale des années à venir revient comme un leitmotiv dans le cadre d’une réflexion prospective sur la politique économique. Malgré, le recul de la part de ce secteur agricole dans le produit national Brut et en raison de l’importance de l’effectif des paysans dans la population active, beaucoup présentent la professionnalisation de l’agriculture comme la condition de succès. Quelle est la pertinence d’une telle approche ? Dans le cadre de la presente contribution nous essayons de donner des élements de réponse à cette question en élargissant le débat sur ses aspects les plus opérationnel.
Au premier degré de l’analyse la question paraît d’autant plus saugrenue qu’en 2000 le secteur agricole représente globalement 30% du PIB, 65% de l’emploi total et 60% des recettes totales d’exportation au Cameroun. Cette agriculture se caractérise néanmoins par sa très faible productivité. On estime en effet qu’au cours des 30 dernières années le Cameroun n’a accru sa productivité agricole que de 3%, contre 122% pour la Côte d’Ivoire, 61% pour la RDC, 56% pour le Sénégal et 27% pour le Niger. C’est que la paysannerie camerounaise est largement dominée par des petites exploitations familiales qui produisent non pas pour l’exportation mais pour l’autoconsommation et accessoirement seulement pour la commercialisation. De plus la faiblesse de la division de travail dans les campagnes et l’insuffisance d’infrastructures de communication ou de stockage constituent des obstacles à la modernisation technologique de ce secteur économique. La proportion des ingénieurs agronomes qui s’installent directement et deviennent des paysans est infime et le hiatus entre la production et la transformation n’autorise pas plus d’optimisme. Au demeurant l’agriculture apparaît à plusieurs égards comme le métier de la retraite pour quelques anciens fonctionnaires téméraires ou le secteur de repli stratégique pour les anciens compréssés et diplômés sans emploi qui attendent de trouver mieux.
Les cultures d’exportation comme le café, le cacao ou le coton qui ont porté le developpement socio- économique de la nation avant l’avenement du pétrole et le debut de l’exploitation sauvage des ressources forestières sont en outre confrontées à l’instabilité du marché mondial et à la détérioration des termes de l’échange. A titre d’exemple, au cours de la campagne 2000-2001, les exportations mondiales de café ont augmenté de 20% par rapport à la campagne 1997/1998, mais ont généré des revenus en baisse de recette de l’ordre de 45% soit un déficit de l’ordre de 8 milliards de dollars US. Entre 1996 et 2000 le Ghana a augmenté sa production de cacao d’un tiers pour des revenus en baisse dans les proportions identiques. Les producteurs coton de zone soudano- sahélienne du grand nord connaissent le même sort. Il est donc clair que fonder l’agriculture sur les cultures destinées à l’exportation au détriment des denrées destinées à la consommation locale n’offre aucune garantie de relever le défi de nourrir la population africaine ni de lui donner des opportunités durables de rentabilité. Peut –on envisager une augmentation de la production agricole dans les campagnes qui permette de se passer sinon de l’aide du moins de réduire les importations alimentaires. Mise à part le secteur industriel lui aussi en perte de vitesse il est de plus en plus difficile de considérer l’agriculture comme un métier qui assure à ses pratiquants non seulement des revenus conséquents et remunérateurs mais de véritables perspectives de promotion socio-politique Ne s’agit-il pas là davantage des ouvriers agricoles que des agriculteurs professionnels au vue du vieillissement des planteurs et des plantations. La question se pose avec davantage d’acuité au vue du bilan plutôt contrasté de la libéralisation et des cruelles réalités de la mondialisation des échanges internationaux des produits alimentaires
La filière café arabica fut la première filière agricole camerounaise entièrement libéralisée dès 1992. Les producteurs de café et cacao ont payé et continuent de payer un lourd tribut à la discorde entre l’Etat camerounais désireux de réguler et de réglementer l’activité économique et ses bailleurs de fonds internationaux plus soucieux de l’arrimage à l’économie mondiale et du remboursement de la tête. Les producteurs privés d’encadrement et encore insuffisamment organisés pouvaient difficilement défendre leurs intérêts. En contribuant à la baisse de la rémunération des planteurs suite à l’arrêt des subventions étatiques, la détérioration de la qualité des produits et la décote qui en résulte sur le marché mondial, la libéralisation a également pénalisé la professionnalisation de l’agriculture. Cette situation est par ailleurs aggravée par l’importance des prélèvements des taxes à l’exportation qui constituent des charges exorbitantes pour les planteurs (43 % pour le café arabica contre 26 % pour le robusta et 30 % pour le cacao) réduisant ainsi leur capacité d’investissement et de régénération d’un verger de plus en plus exigeant en fertilisants et en produits phytosanitaires et partant, leur capacité de professionalisation.
Au delà de toutes ces difficultés, c’est le démantèlement des structures locales d’encadrement des paysans qui constitue l’obstacle majeur à la professionnalisation de l’agriculture Camerounaise. La libéralisation totale des filières exportatrices s’est traduit par une certaine tentative pernicieuse de couper le cordon ombilical liant les principales coopératives agricoles et les producteurs. Avec l’arrivée des acheteurs privés et des courtiers en développement plus soucieux de faire fortune et de leurs leaderships que de la rémunération des producteurs, les coopératives ont perdu leur capacité d’encadrement des producteurs et de soutien du développement régional. On sait en effet que l’UCCAO par exemple doit sa puissance et sa performance d’antan à la force de quelques une de ses coopératives membre. Dans le contexte de déliquescence des anciennes structures d’encadrement, le producteur est abandonné à lui-même et la dégradation du verger s’accélère. Peut-on dans ce contexte compter sur les organisations professionnelles des producteurs que certains bailleurs de fonds appellent de tous leurs ? Difficile à dire dans une société où domine l’individualisme et dans une situation de pauvreté qui interdit toute stratégie à long terme. Dans un contexte où la société civile pour ne par dire de veritable syndicat paysan capable de protester et de revendiquer est encore une utopies, les structures présentées ça et là comme des associations paysannes sont appartiennent en réalité à des réseaux clientélistes plus soucieux de capter des prébendes que de l’ émancipation réel du monde rural.
Un planteur sans Etat reste-il toujours un planteur ? Que vaut un paysan bamiléké par rapport un fermier zimbaween ou un agriculteur francais ou americain dans le contexte actuelle de la mondialisation. La filière camerounaise de banane douce doit son salut à sa professionnalisation mais davantage à l’engagement actif des pouvoirs publics pendant la période difficile de l’offensive américaine à travers des mesures d’accompagnement d’ordre interne et des actions d’envergure au plan externe. Là se trouve certainement la clé du succès de la nouvelle politique agricole pour une croissance forte et durable. L’ exemple vient du nord.
On évalue à 311 milliards de dollars le montant des subventions accordés aux agriculteurs des pays de l’OCDE en 2001. Si les Etats –Unis ont toujours été les plus importants pourvoyeurs mondiaux de l’aide alimentaire, c’est parce que depuis sa mise en œuvre en 1954, la loi publique 480 (PL480) permet d’écouler les surplus fédéraux pour soit disant améliorer le développement et la nutrition des pays déficitaires qui acceptent de mettre en œuvre des réformes agricoles. Mais on sait pertinemment, aussi bien chez les donateurs que chez les bénéficiaires de cette aide, que le but du programme de la PL 480 est d’ouvrir des débouchés commerciaux pour la production agricole américaine. L’augmentation de la contribution annuelle des Etats-Unis en faveur des organismes humanitaires internationaux ne répond pas aux exigences philanthropiques, mais s’inscrivent dans cette logique commerciale, complétant ainsi les subventions accordées par le gouvernement américain à ses agriculteurs. La gamme de produits compris dans la Réserve de blé pour la sécurité alimentaire a ainsi été élargie pour inclure le maïs, le riz et le sorgho. La déclaration du directeur de la sous-commission agricole au Congrés qui affirme que « nous (les Américains) fournissons des produits alimentaires de base aux affamés et aux gens souffrant de la malnutrition, mais nous encourageons ainsi le développement des marchés étrangers pour les agriculteurs américains » n’autorise aucune équivoque.
Si la professionnalisation consiste à favoriser le regroupement des producteurs au sein des coopératives ou des groupements d’intérêt communautaire ( GIC) pour l’ achat collectif des intrants agricoles, la défense de la propriété foncière, la mise collective de la production sur le marché, faciliter la création des entreprises de collecte et de commercialisation disposant des infrastructures de conservation et de transformation, la question ne se pose pas en termes de maîtrise des techniques et des technologies mais en terme de le financement. Il s’agit de répondre à la question de savoir quel système de financement pour le vivrier marchand. Cette question doit être replacée au cœur des politiques agricoles. Les stratégies d’investissements qui ont malencontreusement privilégié le soutien de la production au niveau des exploitations agricoles ont montré leurs limites et leurs inefficacités. Il faut donc prendre acte et tirer les leçons de ces échecs. Placer le commerçant grossiste au cœur de la professionnalisation semble être la condition siné qua non de la modernisation de l’agriculture. Après le désengagement de l’Etat et l’arrêt des subvention aux intrants c’est en effet le commerçant grossiste, très souvent citadin , animateur des tontines et chef de réseau qui a pris la relève dans le financement de la production agricoles dans les zones rurales et de du transport des vivres vers les marchés urbains de plus en plus éloignés . Bien plus que les petits producteurs ruraux, les commerçants grossistes sont les principaux artisans des mutations profondes de l’agriculture dans la région de Foumbot avec la tomate, dans la plaine centrale du Mungo avec la papaye solo ou dans la zone de kumbo avec la pomme de terre. C’est bien grâce à ces commerçants grossistes généralement exclus du financement du système bancaire dit moderne que les paysans pauvres accèdent aux marchés urbains et sous régionaux. Parmi ces vivriers marchands qui ont permis aux campagnes de prendre leur revanche sur le café arabica à l’Ouest ou robusta dans le Littoral, la production et le commerce régional de la banane plantain portent toutes les promesses de la modernisation de l’agriculture camerounaise et de la réduction de la pauvreté aussi bien dans nos villes que les campagnes. Dans la mesure où il semble plus réaliste et plus pertinent de parler et de penser de la professionnalisation des filières les plus compétitives que de l’ensemble du secteur agricole, il s’agit pour les différents protagonistes de répondre à la question de savoir à quelle (s) condition (s) cette denrée peut devenir pour l’agriculture camerounaise sinon le blé des régions tempérées, du moins, le riz asiatique.
Par rapport à la vision par secteur l’approche filière permet de prendre en compte la répartition des rôles en intégrant tous les acteurs : le producteur, premier maillon de la chaîne, les collecteurs ruraux et les chargeurs qui maîtrisent l’information grâce à une bonne connaissance de terrain, le transporteur, le grossiste dont dépendent les détaillants, les porteurs et les déchargeurs des centres urbains. On aboutit ainsi à l’intégration de la production, de la transformation, de la commercialisation, à la fluidité de l’information, au renforcement des institutions de financement, au rationnement de l’approvisionnement qu’accompagne, comme pour la filière paye solo, la recherche agronomique. Seules des filières professionnalisées dûment structurées sont en mesure de s’intégrer durablement aux marchés régionaux et mondiaux.
La relance de l’agriculture camerounaise apparaît ainsi comme une équation à plusieurs inconnus. La libéralisation de la filière conçue dans le cadre des politiques d’ajustement, la dévaluation du FCFA et les profonds changements de l’environnement qui se caractérise par la faiblesse des cours mondiaux n’en ont pas seulement accéléré les mutations. Le fondement de l’économie de la région est fragilisé et son dynamisme remis en cause. On se trouve ainsi non seulement à fin d’un cycle économique dominé par l’exportation des cultures de base, mais également dans une situation transitoire où les nationaux doivent prendre leurs responsabilités par rapport aux « experts » et aux bailleurs de fonds internationaux pour penser une nouvelle stratégie de développement qui tient compte de la nouvelle donne socio-démographique au niveau local et des cruelles réalités de la mondialisation.
Si les cultures de base peuvent encore jouer un rôle quelconque dans cette stratégie il faudra repenser la libéralisation des filière à travers la reprise des subventions étatique aux intrants, le retour à une spécialisation régionale de la production, la domestication de la consommation du café et un suivi plus rigoureux de l’entretien des vergers. L’offensive actuelle du vivrier indique bien le rôle fondamental qu’elle doit jouer dans la sécurité alimentaire nationale et régionale. La stratégie populaire de lutte contre la pauvreté axée sur la débrouille et le petit métier indiquent que la génération café appartient de plus en plus à l’histoire et appelle de la part de l’Etat une nouvelle vision de la campagne
Les questions qui hantent les esprits ns sont de deux ordres : Qui peut dire avec certitude que NEPAD aura plus de chance de survivre que le défunt plan d’action de LAGOS des années 1980 ?, Plus concrètement les programmes régionaux de sécurité alimentaire proposés dans le cadre du programme détaillé pour le développement de l’agriculture africaine (PDDAA) sont - ils concurrents ou complémentaires des programmes spéciaux de sécurité alimentaires après l’échec de la Révolution vertes ou et les difficultés de la révolution doublement vertes ?
Aucune puissance économique n’est uniquement agricole. Avec les OGM, l’Amérique a plus que décrété la fin de l’agriculture de subsistance et la mort du paysan africain. Jusqu’à quand résisteront les fermiers d’Afrique du sud ? Quels sont les non-dits de la levée de bouclier des puissances occidentales contre la réforme agraire de Mugabé ? Comme Singapour, les dragons et les tigres d’Asie du sud-est nous enseignent que la production et l’exportation du cacao du coton et du café ne suffisent pas pour soutenir la croissance économique.