Le thème de l’intérêt général occupe une place privilégiée dans le discours contemporain sur l’Etat moderne : principe fondamental à l’aune duquel est appréciée sa légitimité et l’action de ses dirigeants, il pose la question du renforcement du consensus autour de cet Etat et du renouvellement permanent de la croyance dans le bien fondé de son autorité. La notion d’intérêt général apparaît, dès lors, comme un excellent révélateur de la difficulté d’expatriation d’une construction sociale et politique, géographiquement et idéologiquement située, dans des sociétés non-occidentales. La problématique initialement proposée dans cette perspective cherchait à mettre en évidence, par la confrontation discours/pratiques, les torsions faites à l’idéologie de l’intérêt général au Cameroun, à localiser les points où les pratiques des acteurs politiques et administratifs dérapent, à comprendre la logique qui explique son retournement et de son occultation.
Cette présentation doit cependant être affinée, approfondie et nuancée. D’une part, elle se fonde sur une opposition tranchée entre le réel et sa représentation, qui tend à méconnaître la dimension symbolique du champ social, dont la constitution même passe par le déploiement d’un discours. D’autre part et surtout, l’idéologie de l’intérêt général ne saurait être considérée seulement comme un système contingent de légitimation politique, lié à un certain contexte socio-économique - le capitalisme, et résultant de certaines traditions culturelles - le libéralisme : elle semble répondre en fait à des exigences beaucoup plus profondes puisqu’on la retrouve, sous des expressions diverses, dans l’ensemble des formes d’organisation sociales et politiques modernes ; elle a été transposée, à quelques variantes près, dans les pays en développement - dont le Cameroun au sortir de la colonisation - et dans les anciens pays socialistes (‘’L’Etat du peuple tout entier’’).
L’idéologie de l’intérêt général ne doit donc pas être envisagée comme une construction surajoutée, artificielle et contingente, destinée dans les démocraties libérales occidentales à lubrifier les rapports sociaux, limiter le recours à la contrainte physique et faciliter le consentement au pouvoir ; c’est au contraire un élément fondamental et constitutif du social dans toute sociétés qui, caractérisées par la division ( les ‘’sociétés plurales’’, A. LIJPHART), la distanciation et la différenciation, ne peuvent cependant subsister qu’en les niant symboliquement et en dissimulant la nudité obscène du pouvoir. Elle se caractérise par la diffusion et l’inculcation d’une série d’images, de représentations, donnant au social et au politique un sens, une cohérence, une rationalité de fonctionnement (I). Cette production symbolique est indispensable pour assurer la production et la reproduction de la société en faisant tenir ensemble ses diverses composantes (II). Dans ces conditions, la crise de l’idéologie de l’intérêt général n’est pas seulement l’illustration d’un processus de montée en force de l’individualisme chez les détenteurs de parcelles d’autorité mais révèle un grave déclin du consensus autour des pouvoirs établis et une mutation profonde des formes d’exercice de leur action (III).
Comme toute idéologie, l’idéologie de l’intérêt général se présente comme un système cohérent et articulé de représentations, destiné à inculquer la croyance dans le bien-fondé de l’ordre social et politique ; elle produit l’image d’une société - ou institution - une, dans laquelle les diversités et les particularismes sont dépassés, transcendés, intégrés par un pouvoir qui est au service de la collectivité toute entière. Le concept d’intérêt général implique d’abord la possibilité de surmonter les antagonismes sociaux et de dégager un intérêt commun à l’ensemble des participants : ce qui unit les membres est plus fort que ce qui les oppose ; leur appartenance à une même communauté sur-détermine leur(s) identité(s) singulière(s). Les intérêts particuliers vont être rendus compatibles et harmonisés par l’intervention d’une instance et d’un principe d’action de totalisation, chargés d’opérer la synthèse des volontés individuelles, de rassembler les points de vue disparates en un projet cohérent, de ramener les éléments atomisés et soumis à l’attraction centrifuge (revendications ethno-régionales, tribales, corporatistes, ...)dans les limites de l’ordre établi. Cette instance et ce principe d’action servent de soubassement à l’autorité des dirigeants : ils n’exercent pas le pouvoir en leur nom propre ou en tant que représentants-(auto)délégués d’un groupe, d’une faction ou d’un clan, mais au nom de l’institution dont ils sont les porte-parole et les représentants. Par ce biais, le rapport de domination/sujétion se trouve dépersonnalisé et placé à l’abri de toute contestation : ce n’est pas aux hommes qu’on obéit, mais à l’institution dont ils tirent légitimement leur autorité c’est-à-dire, en fin de compte, à soi-même.
L’intérêt général ne saurait à ce titre résulter de l’ajustement spontané ou mécanique voire de la somme des intérêts particuliers (comme le laissent croire les promoteurs de la politique de ‘’réciprocité intéressée’’ - ‘’ njangui’’) : il passe par la médiation d’une instance capable, en raison de sa légitimité et de la spécificité de son action, de réaliser la synthèse des volontés individuelles et de définir un intérêt commun à l’ensemble des membres. Cette instance est l’Etat, centre de la société par essence neutre, indépendant et objectif, lieu symbolique de régulation qui incarne le principe d’ordre sur lequel se fonde l’unité du groupe et dont le rôle est de préserver et renforcer en permanence sa cohésion.
La théorie de la représentation qui préside à la construction du système d’autorité de cet Etat est une des pièces maîtresses de l’idéologie de l’intérêt général. Elle a pour vertu essentielle de placer les dirigeants à l’abri de toute contestation : le pouvoir qu’ils exercent ne l’est pas pour leur propre compte et à leur profit exclusif (voire à celui des groupes, clans ou factions au(x)quelle(s) ils appartiennent), mais au nom et au bénéfice de l’ensemble des citoyens ; et s’ils sont dotés d’une position particulière et prééminente, ce n’est pas par effet de leur volonté ou de celle du ‘’prince’’ de satisfaire des particularismes pour faire tenir le ‘’nous’’ (N. ELIAS) mais par le jeu de règles et l’application de procédures admises par la collectivité nationale. Par le biais de la représentation, le rapport de pouvoir perd son caractère de lien de dépendance personnelle et se trouve dé-matérialisé, dé-réalisé : le pouvoir ne réside pas dans ceux qui l’exercent concrètement, mais dans un ailleurs, un au-delà, où il échappe à toute prise directe ; les dirigeants ne sont que les médiateurs, chargés de traduire la volonté d’une instance extérieure et supérieure (le Peuple ! !) qui les dépasse et constitue la seule source de leur autorité.
Cette dernière n’est nullement une sinécure, un privilège, une propriété, mais un devoir, un service, une charge infiniment lourde et pesante, que les dirigeants acceptent d’assumer pour le plus grand bien de tous : ils ne sont là que pour servir la société en développant l’intégration et la solidarité, en accomplissant les tâches exigées par la vie collective. ‘’Les chefs ne sont que des appelés, des nommés, des serviteurs ayant la vocation du service public et purs de toute autre préoccupation’’ (P. LEGENDRE). ‘’Les prérogatives dont ils disposent sont le corollaire de cette pureté originaire et la contre-partie des obligations qui leur incombent’’ (E. DURKHEIM). Cette pureté absolue des chefs, miraculeusement castrés et privés de toute volonté de puissance, est garantie par leur stricte observance d’un double rituel de soumission : celui de la loi et celui de l’élection. La théorie de la représentation rend du même coup possible un double hiatus : d’une part l’opération de transcription de la volonté du sujet est aléatoire et comporte des risques importants de déformation ; il est possible que le représentant ne se limite pas à son rôle de mandataire, mais cherche à substituer sa volonté propre à celle du mandant. D’autre part, l’élu ou le détenteur de la position de pouvoir peut s’estimer représentant des intérêts spécifiques de son groupe d’appartenance (R. G. NLEP). L’écran protecteur de l’institution étatique disparaît dans les deux cas pour révéler le pouvoir des dirigeants et leur emprise directe sur les membres. Le bon fonctionnement de la représentation exige donc la mise en place de mécanismes de contrôle juridique et politique destinés à écarter tout risque d’arbitraire et de déviation de l’action des dirigeants ainsi qu’à réaliser la concordance entre volonté des représentés et du représentant (L. DUGUIT).
L’idéologie de l’intérêt général a pour fonction initiale d’assurer la reproduction de l’ordre social et politique existant en imprégnant dans les esprits la croyance en sa légitimité, en sa nécessité, en son bien-fondé : elle diffuse l’image d’une société intégrée, fluide et égalitaire, dans laquelle les dispositifs de pouvoir ne sont pas des instruments d’oppression mais des moyens de normalisation et de régulation au service de la collectivité toute entière. Cette représentation est cependant limitée pour apprécier la portée véritable de l’idéologie de l’intérêt général : le travail de production idéologique n’a de sens que rapporté au réel qu’il représente, et en même temps modifie cette re-présentation. L’idéologie ne remplit donc pas seulement une fonction négative de méconnaissance du réel ; elle a aussi des effets sociaux et politiques. Une recension rapide, et forcément sommaire, permet d’en identifier trois au moins.
D’une part en effet, l’idéologie de l’intérêt général remplit dans les sociétés modernes une fonction instituante, dans la mesure où elle produit l’identité indispensable à leur existence et à celle des institutions qui les composent. Donnant de l’image du groupe celle de l’ordre, de la cohérence, de l’intelligibilité, elle le fait apparaître à lui-même comme uni et permet ainsi ‘’la constitution du social’’ (P. BERGER et TH. LUCKMANN) : tout groupe social a besoin, pour exister, de se forger la représentation imaginaire de son unité, d’établir son identité collective et spécifique par un système de références symboliques au centre duquel se trouve l’intérêt général.
D’autre part, à travers la dé-personnalisation systématique du rapport de pouvoir, l’idéologie de l’intérêt général dissimule efficacement la réalité de la domination ; elle exclut toute possibilité pour les dirigeants d’user de leurs prérogatives non pas dans l’intérêt collectif des membres mais pour leur profit personnel. Cette représentation est indispensable pour justifier la soumission, en la fondant sur des bases rationnelles, et mettre l’autorité à l’abri de toute contestation ; elle cache tout à la fois l’âpre jouissance tirée de l’exercice du pouvoir et la maîtrise qu’il donne sur la définition de la loi. Les dirigeants tirent de l’idéologie de l’intérêt général un principe de légitimation de leur pouvoir et de valorisation de leurs capacités personnelles
Enfin, parce qu’ils prétendent incarner l’intérêt général, les dirigeants sont tenus de réitérer sans cesse la démonstration qu’ils ne sont que les mandataires de l’ensemble des citoyens, placés à leur service exclusif. A cet effet, ils multiplient d’abord les signes de reconnaissance destinés à prouver leur désintéressement personnel : ostensiblement détachés de l’argent ou de la puissance, ils montrent par là que le pouvoir ne constitue pas pour eux une fin en soi, mais une lourde charge dont ils ne s’acquittent que par sens du devoir. Ils proclament ensuite hautement leur indépendance par rapport aux puissants et puissances, leur neutralité, leur impartialité : placés au-dessus du groupe et échappant de ce fait aux clivages internes, ils se veulent des arbitres, chargés d’unir, de rassembler d’intégrer en définissant un intérêt général qui dépasse et transcende les particularismes.
L’idéologie de l’intérêt général connaît depuis deux décennies une certaine désagrégation au Cameroun et remplit de moins en moins sa fonction d’occultation/production du réel. Cette crise ne saurait être considérée seulement comme un élément conjoncturel ou comme un signe de l’absence de ‘’vision’’ (C. CONAGHNAN) et de la montée en force de l’individualisme dans l’actuel personnel politique et administratif de ce pays : privant les formes de pouvoir établies de tout soubassement, elle amène à s’interroger sur les conditions d’exercice de l’autorité dans la société camerounaise.
L’idéologie de l’intérêt général repose, on l’a vu, sur un jeu réglé et organisé de signes, destinés à empêcher toute perception de la réalité de la division et de la domination. Ce système symbolique produit des croyances, c’est-à-dire qu’il s’imprègne sur les individus de telle manière qu’aucun doute ne soit possible quant à la vérité de ses postulats : croyance en l’unité originelle ou en construction et substantielle de la société ; croyance en une instance transcendante de totalisation établissant son identité ; croyance enfin en la nécessité et le bien-fondé d’un pouvoir au service exclusif de la collectivité. Toutes ces croyances s’estompent progressivement. D’une part, l’unité sociale est perçue de plus en plus comme un mythe : elle s’éloigne au fur et à mesure que l’historiographie nationale avance. Là où les élites ayant gouverné la société camerounaise au sortir de la décolonisation pensaient avoir extirpé les racines de la division sociale, elle sourd, suinte, transpire par tous les pores de la société... ; elle est l’objet de rationalisations a posteriori ; pire... elle est constitutionnalisée....Il semble désormais qu’elle soit impossible à évacuer, à surmonter, à dépasser ; les formules éprouvées à cet effet telle par exemple la ‘’démocratie consociationnelles’’ (A. LIJPHART) n’étant ni juridiquement ni matériellement consacrées au Cameroun. Si l’idéal de construction d’une communauté nationale hante encore quelques (rares) personnes, il n’est plus que nostalgie et renvoie à un objet perdu pour la majorité : la société camerounaise apparaît à elle même comme irrémédiablement divisée, ce qui entraîne soit des replis identitaires et communautaires et soit un profond désenchantement collectif. D’autre part, les libertés prises avec le principe de représentation ont pour conséquence de visibiliser le rapport de domination/sujétion, dont la violence sous-jacente et l’arbitraire corrélatifs sont mis en pleine lumière. A tous les niveaux de la société, les systèmes d’autorité sont en crise : les repères symboliques qui fondaient l’acceptation du pouvoir - quoi qu’on pense par ailleurs de son modèle de gouvernabilité - tendent à s’effacer, ce qui laisse entrevoir du même coup la volonté de puissance et la cupidité des dirigeants et des détenteurs de parcelles d’autorité. Leurs décisions apparaissent moins comme le produit d’une nécessité objective et la traduction des intérêts d’ensemble du groupe, que comme l’expression contingente des intérêts de ceux qui détiennent la puissance (décisionnelle, économique, sociale, ...).
Les effets de ce reflux des croyances, de cet affaiblissement des certitudes ou perspectives, de cet effondrement des valeurs sont importants. Ils justifient d’abord le désinvestissement des citoyens par rapport à l’ordre établi. Les pouvoirs publics s’efforcent de rétablir de la croyance, et de libérer ainsi l’énergie du social en émettant sans cesse de nouveaux signes, en construisant de nouvelles représentations (campagnes ponctuelles de ‘’lutte contre la corruption’’ ou ‘’l’incompétence’’, rappels à l’ordre tout autant ponctuels quant à la nécessité pour les fonctionnaires de respecter les principes fondamentaux du service public,...). Mais ces efforts sont vains : la société camerounaise ne réagit plus, elle fait ‘’masse’’ (J. CHEVALLIER) : elle absorbe l’énergie sociale mais ne la réfracte plus, absorbe les signes mais n’en renvoie plus. Et cette inertie de la société, ce ‘’silence des masses’’ (J. BAUDRILLARD) et des ‘’sans parole voués à la discipline’’ (D. GAXIE), frappent le pouvoir lui-même d’une étrange langueur, amplifiée encore par la perspective de la présidentielle d’octobre 2004. Ce détachement des sujets n’est en fait pas passif : il s’accompagne d’une dénégation ouverte ou euphémisée de ce qui constitue l’essence même du lien social. Le développement de la violence - illustration de la première hypothèse- ou des rumeurs -figuration de la seconde - sont le corollaire logique de la reconnaissance de la division fondamentale de la société et de l’arbitraire du rapport domination/sujétion. L’élimination de la violence n’est en effet possible que si les membres de la société acceptent d’en préserver l’usage exclusif à l’appareil d’Etat, parce qu’ils croient en la légitimité de son autorité ; la puissance de l’Etat se substitue alors à la violence privée. En revanche, dans une société où les individus se perçoivent comme irréductiblement antagonistes et où le pouvoir n’est considéré que comme le produit de la force, la violence est inévitable : à la désacralisation de la puissance d’Etat correspond la fin du caractère sacrilège de la violence anti-étatique.
Afin de conjurer ou tenter de résorber cette crise, il est possible soit de restaurer les croyances soit d’inaugurer de nouvelles modalités d’exercice du pouvoir.
La restauration des croyances s’impose à première vue d’évidence dès l’instant oùl’on admet qu’aucun ordre social et politique ne peut subsister durablement sans l’appui d’un système de valeurs fondant sa légitimité ; l’idéologie étant une dimension nécessaire de l’exercice du pouvoir et de l’existence des sociétés, toute défaillance du discours doit être compensée par l’appel à de nouvelles représentations. C’est ainsi que les thèmes de la ‘’décentralisation’’, de la ‘’participation des populations à la base’’, de ‘’l’appropriation’’ et de la ‘’bonne gouvernance’’ sont venus relayer celui de l’intérêt général au Cameroun, avec le concours actif des bailleurs de fonds et partenaires internationaux. La promotion de ces idéologies de substitution a pour but de tenter de remédier à la perte de légitimité qui résulte de la crise de la représentation : il s’agit désormais de fonder le systèmes de pouvoir non plus sur un principe transcendant mais sur une pratique démocratique – même dans l’hypothèse où son institutionnalisation serait inachevée ou bloquée ; la légitimité ne vient plus du sommet (top down model focus) mais de la base (bottum up model focus). Loin d’être incompatibles avec l’idéologie de l’intérêt général, ces dernières ne font que confirmer et accentuer une évolution qu’elle a déjà connu ailleurs : on ne se satisfait plus de l’affirmation de la conjonction inévitable entre l’intérêt général et l’action des dirigeants ; encore faut-il la représenter, par une mise en scène, et obtenir l’adhésion des membres en leur donnant un rôle actif dans l’élaboration des décisions. Cependant, le contraste ente ces discours participatifs, axés sur l’idée d’ouverture et de transparence des dispositifs de pouvoir ainsi que par leurs pratiques postulées, qui restent foncièrement sélectifs et inégalitaires est trop net pour permettre d’occulter complètement la réalité du rapport de domination/sujétion et d’éviter tout risque de comportement déviant de la part des membres de la société.
Le succès très relatif des tentatives de restauration des croyances tend à modifier sensiblement la nature du lien social et les formes d’emprise politique. D’une part, le pouvoir se maintient sans faire l’objet d’une réelle adhésion : on l’accepte, non parce qu’on croit en sa légitimité, mais parce qu’on ne peut faire autrement. D’autre part, dans une société camerounaise ainsi indifférente, désenchantée, désidéologisée, le pouvoir ne se préoccupe plus de convaincre les individus par un travail persévérant d’inculcation du bien-fondé de ses décisions et actions : il cherche avant tout à affermir son emprise par tous les moyens et notamment la violence. L’autorité ne s’impose plus par la dissimulation mais au contraire par l’affirmation de sa puissance intrinsèque et brutale. Le consensus importe peu : ce qui compte, c’est d’obtenir à n’importe quel prix la soumission des citoyens.
Cette mutation confirme a contrario l’ambivalence de l’idéologie de l’intérêt général, qui est à la fois une arme et une limite pour les dirigeants : tout en contribuant à occulter la réalité du pouvoir, elle influe positivement sur ses modalités d’exercice quand elle est respectée. En faisant apparaître le rapport de pouvoir dans toute sa nudité, la crise de l’idéologie de l’intérêt général le libère des entraves qui empêchaient qu’ils soit poussé jusqu’au bout de sa logique ; le désir/délire de domination/sujétion peut alors atteindre son paroxysme.
Le succès très relatif des tentatives de restauration des croyances tend à modifier sensiblement la nature du lien social et les formes d’emprise politique. D’une part, le pouvoir se maintient sans faire l’objet d’une réelle adhésion : on l’accepte, non parce qu’on croit en sa légitimité, mais parce qu’on ne peut faire autrement. D’autre part, dans une société camerounaise ainsi indifférente, désenchantée, désidéologisée, le pouvoir ne se préoccupe plus de convaincre les individus par un travail persévérant d’inculcation du bien-fondé de ses décisions et actions : il cherche avant tout à affermir son emprise par tous les moyens et notamment la violence. L’autorité ne s’impose plus par la dissimulation mais au contraire par l’affirmation de sa puissance intrinsèque et brutale. Le consensus importe peu : ce qui compte, c’est d’obtenir à n’importe quel prix la soumission des citoyens.
Cette mutation confirme a contrario l’ambivalence de l’idéologie de l’intérêt général, qui est à la fois une arme et une limite pour les dirigeants : tout en contribuant à occulter la réalité du pouvoir, elle influe positivement sur ses modalités d’exercice quand elle est respectée. En faisant apparaître le rapport de pouvoir dans toute sa nudité, la crise de l’idéologie de l’intérêt général le libère des entraves qui empêchaient qu’ils soit poussé jusqu’au bout de sa logique ; le désir/délire de domination/sujétion peut alors atteindre son paroxysme.