Dans l'introduction de son propos, il définit tout d'abord les notions de migration, d'identité et de territoire avant d'attirer l'attention sur la pluralité des référents identitaires au nombre desquels les 200 référents ethnies et groupes culturels tiennent une place importante. Ceux-ci ont construit des territoires différents sur lesquels vient se surimposer le territoire national.
L'analyse de la migration, concept polysémique peut varier selon les disciplines et l'échelle d'observation. D'une manière générale, la migration étudie le comportement résidentiel d'une population ou ses manières d'habiter. Elle intègre une dimension spatiale qui se traduit par des changements de résidence. Pour certains, ce changement de résidence doit s'accompagner du franchissement d'une frontière d'État. Cette définition paraît réductrice car elle n'intègre pas toutes les formes de mobilités. Celles-ci, très diversifiées prennent aussi en compte les mouvements à l'intérieur d'un pays. L'expression mobilité semble plus englobant et permet d'étudier autant les mouvements journaliers des travailleurs que ceux des saisonniers. La migration est prise ici dans son acception simple ; elle est présentée comme le fait de quitter son lieu habituel de résidence pour s'installer ailleurs, définitivement, de manière temporaire ou épisodique. Ces mouvements de population interviennent dans un contexte où l'espace est revendiqué, ou approprié selon divers modes.
Les populations qui changent ainsi de résidence partent d'un territoire qu'elles considèrent comme le leur, où elles sont désignées comme autochtones, pour s'installer dans un espace où elles seront à l'étranger. Les frontières traversées dans ce cadre sont nombreuses ; elles sont culturelles, linguistiques, politiques, physiques ou symboliques. Elles mettent en œuvre des phénomènes d'intégration et d'exclusion selon une grammaire propre à chaque groupe qui reçoit et à la perception du groupe reçu. Les migrations dirigent les populations vers les villes ou vers les campagnes. Les mécanismes d'intégration dans les deux cas diffèrent fondamentalement. Les campagnes émettrices sont en situation de surpopulation et de manque de terre alors que les campagnes réceptrices sont des régions en déficit démographique. La migration pour les populations de ces dernières constitue une stratégie de repeuplement, selon un canevas du « venez chez nous et devenez nous ». La cohabitation des deux groupes est pacifique tant que le groupe étranger reste minoritaire ; La minorité n'est pas seulement fonction du nombre d'individus, mais elle peut dépendre de la visibilité qu'acquiert un groupe par rapport à l'autre. L'exemple des migrations dans la région de Nanga Eboko, une des circonscriptions de la Province administrative du Centre, et des conflits opposant à l'intérieur de ce territoire travailleurs immigrés et natifs en est une illustration.
Le lien étroit entre l'identité et le territoire est mis en évidence à la deuxième partie de l'exposé. Les deux concepts sont abordés comme des notions indissociables. La multiplicité des identités à l'intérieur du territoire national est facilement démontrée. L'Etat moderne, en cours de construction, serait donc superposé à une mosaïque de territoires et d'identités accomplis et revendiqués par une autorité ethnique. Dès lors, du fait de la confusion entre le territoire de l'Etat et celui de l'ethnie une asymétrie sera observée entre les deux forces.
Dans la mesure où elle favorise le brassage entre environ les deux cent ethnies que compte le Cameroun, la migration doit -elle être considérée comme une opportunité pour la construction de l'identité nationale ou alors doit-elle être envisagée comme l'élément qui apporterait la rupture dans l'équilibre sociopolitique actuel ? La migration est un facteur d'enrichissement et par conséquente source de conflit. Cette préoccupation de Olivier Iyebi Mandjek. trouve toute sa pertinence dans un contexte constitutionnel où la loi fondamentale fait une discrimination entre les autochtones et les allogènes.
Q : Pourquoi des groupes particuliers revendiquent-ils l'espace de la ville lequel n'appartient à personne mais à tout le monde ?
O.I.M. : Au-delà d'être cosmopolite et anonyme, la ville s'est implantée sur un territoire d'un ou plusieurs groupes. Ceci est particulièrement vrai pour les villes du Cameroun où aucune d'elles ne s'est construite dans un endroit désert non revendiqué par une ethnie. L'espace de la ville, dans le cas du Cameroun, ne peut pas véritablement être envisagé comme anonyme si on considère que la gestion des collectivités locales est confiée aux autochtones. Cette décision de l'Etat qui ressuscite les modes de contrôle traditionnel tend à réduire la ville à un groupe.
Q : On observe un renforcement des aspects identitaires à partir des années 1990. Ce phénomène (identité) n'est-il pas beaucoup plus politique ?
O.I.M. : L'identité est aussi bien un phénomène politique, économique que sociale. Elles servent souvent de bouclier à l'individu. On s'en sert généralement par opportunisme. L'Etat a un peu failli à son projet de construction d'une identité nationale.
Q : Il n'est pas judicieux de sous-estimer l'identité nationale. L'Etat ne procède-t-elle pas par la « pénétration politique indirecte » en se servant de l'assise politique des ethnies pour assurer le contrôle du territoire national ?
O.I.M. : Il s'agit d'un jeu de dupe entre le politique traditionnel et l'Etat. Ainsi il est difficile de dire de l'Etat ou de l'autorité ethnique qui se sert de l'autre, qui est manipulé.