Dresser un état des lieux des médias camerounais aujourd’hui, c’est se résoudre à relever trois défis au moins :
Sous une forme ou une autre, les médias participent en effet de ces divisions et de ces fragmentations sociales qui caractérisent la société camerounaise, et la question triviale d’en dégager la responsabilité .reste posée : en sont-ils producteurs , accélérateurs ou décélérateurs ? Ici semblent s’opposer une théorie axiologique qui pose la vérité comme étant délibérative ; il importe par conséquent que les vecteurs essentiels de délibération que sont les médias jouent effectivement leur rôle en dévoilant les opinions les plus diverses et les plus marginales, d’une part, et une praxis du journalisme qui, depuis bientôt vingt ans, semble avoir imposé aux médias un modèle indépassable –l’oppositionisme, au recours duquel, par-delà les différences somme toute faibles entre les médias, ceux-ci plombent tout débat contradictoire en l’enfermant dans des rets partisans du dialogue des sourds.
Relever ces trois défis pourrait bien être impossible. Mais si l’on veut comprendre pourquoi les médias camerounais tendent à être plus des outils de division et au mieux de diversion, que de véritables instruments de progrès social et de développement politique et si l’on veut contrecarrer ce modèle épouvantable, il faut commencer par en dévoiler les modes de fonctionnement structurants et traiter les invariants non pas par le recours à la réglementation mais comme une maladie infantile qui façonne les médias et appelle à plus de souplesse que n’autorise la loi et à plus de fermeté que ne permet le laissez faire qui est au principe de la mondialisation actuelle et est susceptible de tenter la société camerounaise.
L’histoire des médias camerounais témoigne des conditions particulières dans lesquelles ceux-ci se sont libérés. Et- celles-ci rendent raison des modèles que par la suite ils adoptèrent dans leurs représentations de la réalité et du vivre ensemble et dont on déplore aujourd’hui la force d’identification. On peut en effet poser que cette libération ne fut possible ni sous le joug colonial qui autorisa à peine l’existence de médias destinés à la consommation coloniale et vantant ainsi les bienfaits de l’occupation en essayant autant que possible d’en légitimer le sens, ni sous le règne autoritaire d’Ahidjo qui enrégimenta les quelques journaux autorisés à accompagner la radio nationale, dans l’effort d’unification de la société camerounaise. Si aujourd’hui encore le Cameroun n’a pas fini de régler ses comptes avec cette folie d’unité au nom de laquelle tout était permis y compris la constitution d’un corps expéditionnaire de journalistes sensés combattre les démons de la division tribale, il convient de reconnaître que c’est à rebours de ce modèle que les médias vont, libérés avec l’avènement de Paul Biya au pouvoir, se libérer et désormais se déterminer. Le résultat en fut au départ une sorte de fébrilité et de désordre qui engendra près de cinq cents journaux, comme si le seul nombre portait caution du pluralisme démocratique. Comme pour les partis politiques plus tard, la quantité de médias semblait servir de substitut à la quête de qualité et au déficit de diversité, tous les journaux puisant dans le même terreau de la politique et du sport, dans une similitude de traitement qui les rendait naturellement inaptes à saisir la complexité et les sinuosités de la nouvelle société en émergence. Les titres mêmes de ces journaux disent plus que tout commentaire, le délire qui, au sortir de près d’un quart de siècle d’ahidjoïsme s’empara de la société médiatique du pays : La Nouvelle Vision, le Porc-épic, Le Combattant, Le Fouineur, le Détective, Perspective, Le Devoir, Le Continent, Le Démocrate, etc. Et ce qui devait arriver, à savoir le lent déclin de la presse camerounaise, arriva, avec son cortège de désillusion : des tirages exsangues et des contenus lacunaires qui eurent vite fait d’exaspérer les lecteurs qui s’en détournèrent peu à peu.
La société camerounaise paie aujourd’hui encore le prix de cette libération non programmée : tout se passe en effet comme si tous les acteurs médiatiques étaient dépassés par la situation tant les maladies des médias paraissent endémiques, et affectent tout le système, qu’il s’agisse de la production, de la distribution, de la réception, des contenus ou de l’organisation. D’aucuns ont appelé cela les hoquets de la liberté. Leur onde de choc est en tout cas très perceptible et significatif dans les principaux chantiers des médias camerounais et laissent peu d’espace à l’espérance. Et la lente agonie de l’agence de presse nationale, ACAP (Agence camerounaise de presse) plus tard rebaptisée Camnews, suivie de sa disparition presque clandestine, témoignent de cet accroissement de la mortalité des journaux et de la morbidité du système tout entier.
Il est ainsi de la production : s’il est admis par les économistes que la rentabilité des journaux est extrêmement aléatoire du fait que ses deux piliers essentiels que sont le produit des ventes (y compris bien sûr l’abonnement) et les recettes publicitaires ne sont constitués que dans des conditions de marché relativement concurrentielles, il faut ajouter que l’économie de la radiodiffusion et plus encore celle de la télévision sont à tout le moins labiles. Dans le contexte camerounais, tout semble concourir à fragiliser davantage l’activité économique des médias :des tirages anormalement bas des journaux, des ventes plombées par la fraude, notamment la location de journaux par les kiosquiers, un monopole inattendu en matière de distribution, un marché publicitaire extrêmement segmenté et dominé par des supports étatiques qui, ayant constitué leurs régies publicitaires contribuent plus encore à tendre la marché et à fausser le jeu de la concurrence, etc. les maux économiques des médias sont nombreux, complexes, durables, à l’image même de la société, dont on peut rappeler l’aphorisme cynique d’Alain Minc « chaque société a les médias qu’elle mérite ». Au Cameroun et à la différence des nombreux autres pays africains, la presse coûte cher et elle paraît globalement essoufflée. La radiodiffusion à l’avènement de laquelle plusieurs années d’attente avait fini par faire rêver de dynamisme et de nouveauté s’épuise dans des émissions répétitives et monotones, où l’originalité semble plutôt se construire sur les chemins de l’improvisation et des aboiements interactifs qui tiennent lieu de programmation. Aucun format radiophonique, aucune couleur originale ne vient s’imposer à des programmes qui semblent se copier les uns les autres, de station en station, dans une farandole infernale de genres qui réinventent la radio : soyons juste : la carte audiovisuelle fait certes émerger quelques expériences originales – Radio Reine, Radio Equinoxe, FM 94 – mais il s’agit plus d’étincelles que de flamme, et la production radiophonique en est encore globalement au stade embryonnaire. Il en est ainsi des relations avec les sources. Le thème de la journée mondiale de la liberté de la presse fut cette année plein d’enseignement : « Pas de presse libre et responsable sans accès libre et critique aux sources de l’information ». Que faut-il en retenir au Cameroun où les pouvoirs publics sont souvent les premiers à pratiquer le discrimination entre les journaux, selon qu’ils sont étatiques ou privés et proches ou loin du pouvoir ? Certes, sources et journalistes vivent des rapports relativement complexes, où se mélangent, suspicion, manipulations, influences, instrumentalisation et jeux d’intérêts antagonistes. Mais nombreux sont les systèmes où l’on tentent d’atténuer l’effet de ces relations sur la qualité de l’information par le recours à un dispositif qui assure la transparence et préserve le pluralisme, notamment en ce qui concerne l’accès aux documents administratifs, lesquels contribuent majoritairement à la production des contenus des médias. Au Cameroun, en dépit d’une affirmation de principe de la loi, tout concorde à assurer l’opacité des décisions administratives, une véritable chape de plomb réglementaire concourant à la surprotection de l’administration.
La situation de la télévision privée n’est guère meilleure. Celle-ci entre dans l’histoire des médias à travers un procès aussi coûteux qu’inutile entre la CRTV et DIGICOM, dont les derniers développements, si l’on en croît le communiqué qu’en a fait le ministre de la communication, témoignent du caractère saugrenu, soit que l’opérateur privé n’avait pas préparé ses dossiers, soit qu’il ait tout simplement voulu masquer ses défaillances en imputant au client la responsabilité de celles-ci. Toute cette débauche d’énergie a finalement l’effet d’un combat de rue, à l’image des altercations qu’on observe quelquefois sur la voie publique entre chauffeurs de taxis et particuliers.
Un marché pourtant potentiellement porteur, constitué de quelques millions de foyers accrochés à ces fenêtres au monde que sont les chaînes de télévision, a justifié des investissements importants de quelques câblo-opérateurs à Douala comme à Yaoundé. Sans doute la guerre que se sont livré JOB et d’autres groupes familiaux du même cru avec des relents de tribalisme parfois, pour le câblage de la ville de Douala en particulier, participe-t-elle des fondements naturels de la concurrence. Mais la catastrophe télévisuelle à laquelle on assiste depuis n’est pas sans éclairer de ses ombres l’impréparation de la libéralisation dont on sait qu’elle fut financée en millions par le ministère de la communication et conduite par un « cabinet international » selon la formule désormais consacrée. Aujourd’hui, brouillages des images, piratages à ciel ouvert, terrorisme de la distribution des images dont le caractère erratique provoque la mauvaise humeur des téléspectateurs globalement insatisfaits, caractérisent la câblodistribution. Et ni les communiqués comminatoires du ministre de la communication, ni les réunions de concertation organisées à grand renfort de publicité n’ont réussi à rétablir l’ordre. La fibre optique qu’on annonce pour bientôt devrait peut-être apaiser les esprits surchauffés par les difficultés de pose et d’entretien du câble coaxial dont l’installation poussent les opérateurs à pirater les poteaux de l’AES-SONEL Au total, la télévision ne peut constituer une alternative crédible et attrayante à la CRTV dont les énormes potentialités et quelques talents certains, sont notoirement spoliés par un système qui a atteint son seuil d’incompétence.
Si le journalisme de communication n’est pas le seul résultat auquel sont parvenus les médias camerounais dont les conditions socio-historiques de production portent l’héritage de sens, le droit camerounais a également eu sa part de responsabilité dans ce drame. L’évolution conjointe de la doctrine et de la jurisprudence devient ainsi le miroir des rapports sociaux et des pratiques en usage tant apparaissent grâce au test de la conformité du fait au droit et de l’application de la loi et des décisions de justice, une série d’écarts parfois étonnants. Ecarts qui peuvent contraindre le juriste à sortir du champ de la règle de droit pour s’intéresser aux logiques de production normative, aux jeux d’intérêts qui président à leur définition et y compris les possibilités d’exégèse et de contournement des règles édictées. Le code « moderne » des médias au Cameroun, instauré par la loi n°90/052 du 19 décembre 1990 relative à la liberté de communication sociale, et qui se veut en rupture avec les textes précédents n’a malheureusement pas consacré du point de vue des espèces jurisprudentielles, un régime spécial des médias qui dérogent comme il se doit au droit commun. Au demeurant, l’analyse doctrinale peut-elle y déceler des formes d’oscillation entre un souci d’ouverture marquée par quelques avancées remarquables en ce qui concerne les conditions de création des journaux, l’adoucissement - et non pas la suppression- du contrôle administratif (lequel s’impose encore en cas d’atteinte à l’ordre public et aux bonnes mœurs), la liberté de » choix de juridiction pour le justiciable médiatique, qui rend le juge judiciaire compétent à connaître des faits relevant traditionnellement du juge administratif (excès de pouvoir), la mansuétude du juge de l’urgence, et de certains acquittements pour identité non établie, mais très vite rattrapée par une sorte de peur de l’étrange en ce qui concerne les conditions draconiennes de création de l’entreprise audiovisuelle, d’une part, et un réflexe de fermeture décelable dans la diversité des règles applicables en ce qui concerne principalement la responsabilité pénale dont certaines infractions sont constituées de manière aggravante par le recours à la publicité médiatique, mais également la responsabilité civile qui aboutit parfois à de lourdes condamnations à des dommages et intérêts impossibles à acquitter par les médias, d’autre part. En réalité du point de vue de la jurisprudence, le régime juridique des médias camerounais est marqué par les deux registres qui constituèrent les piliers de la réglementation en matière de télégraphe et plus tard de radiodiffusion au début du siècle dernier en France, à savoir, le maintien de l’ordre public et la souveraineté de l’Etat. Or si la France de 1850 ou de 1930 avait pour souci de se protéger contre « les voisins qui ne sont pas toujours animés de bonnes intentions [et qui] lancent vers nos populations françaises, à l’aide de la radiophonie, une propagande très insidieuse, essayant de les détacher du corps national » (Discours de M.L Bonakowski, ministre des PTT du Gouvernement d’Union nationale de Poincaré le 9 décembre 1926 à la l’attention de la Chambre), il est douteux que le Cameroun de 2004 fasse l’objet des mêmes menaces. Toutes les constructions juridiques du Cameroun en matière de médias sont pourtant à considérées en relation avec ces données de base et les procès contemporains les plus remarquables qui tendent à condenser ce qu’au Cameroun on appelle délit de presse, sont justiciable de la prégnance des enjeux de police et de politique qui structurent les relations du pouvoir politique aux médias.
En réalité, l’état des médias camerounais suggère la nécessité du recours à une régulation qui tienne compte des conditions particulières de leur fonctionnement et de la complexité même de la société camerounaise, faite de clivages et de fragmentations. De ce point de vue, la mise en hibernation d’un Conseil National de la Communication qui ne fut jamais conçu du reste dans la perspective de la régulation témoigne de la logique d’un étatisme fébrile qui se manifeste par une production réglementaire aussi prolifique qu’inconséquente et dont l’administration semble vouloir assumer le double rôle de défenseur de la souveraineté étatique et de garant du pluralisme des idées et des opinions. Prise dans l’étau de cette double contrainte, elle ne peut s’en sortir qu’en créant un véritable organe de régulation doté de pouvoirs minimaux en matière de contrôle des médias publics, des contenus des médias privés, et de sanctions accessoires notamment en ce qui concerne la déchéance, l’avertissement pour manquement aux règles de déontologie (confraternité, véracité de l’information, refus de privilèges et dons), et pouvant infliger des sanctions pour des infractions commises pendant les périodes électorales, comme c’est la cas chez nos voisins tchadien et nigérien ou au Burkina Faso.
Certains ont pu voir dans l’organisation professionnelle le talon d’Achille des médias camerounais. Il est difficile en effet de ne pas s’étonner de ce que l’histoire n’ait jamais permis ici une organisation qui s’articule autour de quelques principes essentiels de fonctionnement, par-delà les différences et les divergences. Plusieurs décennies de quête d’organisation montrent l’effet des segmentations des professionnels camerounais à l’atténuation desquelles l’actuel triomphalisme autour de la carte de presse semble ne pas pouvoir contribuer, tant la question de l’utilité de cette carte reste en débat. Entre syndicalisme et unionisme, défense des conditions de travail tournée en conséquence vers les détenteurs de moyens de production, et formation à un meilleur exercice de la profession mettant au contraire en exergue le professionnalisme et la compétence, les professionnels camerounais n’ont jamais su se déterminer et s’épuisent dans l’exacerbation de leurs différences. Les puissances d’argent et la puissance politique phagocytent toute action coordonnée en récompensant les adhésions individuelles et clandestines. Le journaliste fonctionnaire se satisfait de privilèges dérisoires cependant que son collègue de la presse privée aspire à des prébendes régulières. Le diplômé croit aux vertus de l’effort intellectuel quand son homologue du Hilton revêt le manteau du maître chanteur. L’anglophone célèbre le professionnalisme quand le francophone chante l’efficacité, c’est-à-dire la reconnaissance politique. L’option tribale n’est jamais loin des lieux où s’écrivent les pages les plus significatives de l’histoire des médias camerounais. L’oppositionnisme médiatique est cette capacité que démontrent les médias à contrecarrer les processus d’étatisation en vigueur pour s’inventer une identité constituée par cet entre-deux qui la caractérise, l’identité de la non-identité dont ni les textes réglementaires, ni les catégories sociologiques érigées en grilles de lecture de la réalité historique ne peuvent suffire à rendre compte, sans le recours à une formation minimale dont la nécessité absolue constitue pourtant aujourd’hui, le des débats le plus inutile et anachronique .