La mondialisation est aujourd’hui une sorte de tarte à la crème. Il n’y a pas de colloque, de séminaire, ou
de conférence dont le thème ne soit associé à la mondialisation. Il y a deux ans à Durban en Afrique du
Sud la conférence des non-alignés était dominée par ce sujet. C’est l’ingrédient indispensable de tous les
discours tant savants que politiques. Le sommet Afrique-France de janvier 2001 réfléchira lui aussi sur l’ «
Afrique face aux défis de la mondialisation ». Il a été précédé et préparé par un colloque national portant
sur le même thème. Au-delà du phénomène de vogue qui entraîne les uns et les autres à se référer
irrésistiblement à la mondialisation, ce concept semble avoir profondément imprégné les modes de penser
et même les consciences au cours de la dernière décennie du 20ème siècle. Il a transformé les perceptions et
a influencé le comportement des acteurs sur le plan internationa1. Avec la mondialisation, la distinction
interne/externe qui était déjà battue en brèche dans les années soixante-dix par des théoriciens tel que
James Rosenau est aujourd’hui dépassée. Même des rapports aussi anciens que ceux entre l’Afrique et la
France ne sont pas à l’abri de l’influence de la mondialisation. Mais alors se pose la question de savoir
quel est précisément l’impact de la mondialisation sur la relation Afrique/France. Cette communication se
propose de voir en quoi la mondialisation a marqué et marquera à l’avenir le collectif Afrique-France. Le
problème consiste à identifier ce qui dans le processus de mondialisation agit sur quoi dans le rapport
France- Afrique. Pour ce faire il convient d’abord de mettre en relief les principales caractéristiques de la
mondialisation d’une part et les spécificités de la relation Afrique-France d’autre part. L’incidence de
l’une sur l’autre apparaîtra alors dans certaines métamorphoses observées ces derniers temps.
I) - LA MONDIALISATION EN QUESTION
Le sort et l’essor prodigieux du concept de mondialisation semblent liés, sur le plan symbolique, à
l’effondrement du mur de Berlin. La chute de cette barrière qui divisait le monde en deux blocs
antagonistes a ouvert la voie pour une circulation plus libre des idées et pour le triomphe des plus
efficaces et des plus séduisantes d’entre elles. On a donc assisté à l’avènement de la pensée unique (B).
Concomitamment, sur le plan économique s’instaurait la logique du prix unique, c’est-à-dire l’unification
du marché mondial (C). Tout cela a été favorisé par le développement prodigieux des communications
concourant à la démocratisation des savoirs (A).
A) L’explosion des communications : big-bang de la mondialisation
La nouvelle révolution des communications observée pendant les deux dernières décennies du 20ème siècle
se tient à la fois comme le fait fondateur et l’accélérateur du processus de mondialisation. Comme l’écrit
l’équipe de l’Université de Yaoundé I dans sa contribution au colloque portant sur l’Afrique face aux défis
de la mondialisation, « la mondialisation n’a été rendue possible que grâce au développement
technologique appuyé par l’informatique et consolidé par la conquête spatiale qui permet, à l’aide des
informations satellitaires, de livrer en tout point de la planète le savoir et la connaissance. Ce en tout
domaine que ce soit ».
Les communications véhiculent des modes de comportement aux quatre coins du monde et concourent à la
reproduction de mêmes évènements à des milliers de kilomètres. La notion des vents d’Est utilisée au
début des années quatre-vingt-dix traduit bien cette réalité. Tout récemment on a vu des Ivoiriens
descendre dans les rues pour revendiquer la victoire de leur candidat. L’exemple très médiatisé des
Yougoslaves protestant devant le parlement à Belgrade quelques semaines plus tôt pour les mêmes raisons
a sans toute inspiré les partisans de Laurent Gbagbo. L’instantanéité de l’information entraîne une réaction
rapide des acteurs internationaux de toute nature. Les frontières nationales deviennent donc de plus en
plus des limites artificielles. Si le marché financier est aujourd’hui unifié, c’est grâce aux communications
extrêmement rapides et fiables qui ont du reste largement favorisé l’extension de la pensée unique.
B) Le triomphe mondial de la démocratie et du libéralisme.
La mondialisation est caractérisée par la fin du clivage idéologique qui a marqué la scène internationale
pendant les quatre décennies qui ont suivi la fin de la deuxième guerre mondiale. L’opposition entre les
régimes démocratiques et les dictatures du prolétariat n’existe pratiquement plus. Partout dans le monde, à
l’exception de la Chine de la Corée du Nord et du Cuba, la démocratie s’est installée comme le mode
d’organisation politique le plus efficace.
Dans l’allocution prononcée devant le corps diplomatique accrédité au Cameroun, en janvier 2000 le
Président Biya affirmait : « on peut dire aujourd’hui que la démocratie de type occidental est reconnue
comme le régime le mieux adapté aux conditions du monde moderne. On doit en tout cas constater que
depuis une dizaine d’années, elle a gagné un terrain considérable au détriment des régimes d’essence
autoritaire, notamment en Afrique ».
Elections libres et pluralistes, respect des droits de l’homme, Etat de droit, bonne gouvernance,
participation de la société civile sont les principaux éléments de cette démocratie. Elle débride les énergies
individuelles et contribue à réduire le rôle de l’Etat dans la vie des sociétés. Moins d’Etat sur le plan
politique, moins d’Etat sur le plan économique également. L’entreprise de production et de distribution
collectiviste des biens et services a montré ses limites. L’Etat a été disqualifié comme producteur et a été
confiné à son rôle de régulation et de contrôle. La production relève de plus en plus du privé. Et même
dans les pays qui résistent encore à la démocratie libérale, les initiatives privées remplacent les entreprises
publiques. Le capitalisme comme mode de production a eu raison du socialisme et du communisme. Au
triomphe du libéralisme du côté de la production a correspondu celui du libre échangisme du côté des flux
des marchandises et des services.
C) Le prix unique
La mondialisation se caractérise par l’unification du marché mondial. A la suite du travail réalisé dans le
cadre des différents rounds de négociation au sein du GATT, l’OMC est venue parachever la libéralisation
des échanges internationaux par le démantèlement des obstacles tarifaires et non tarifaires. Les prix des
biens et services ne sont plus administrés. Ils dépendent du libre jeu de l’offre et de la demande. Le critère
de succès des entreprises est leur compétitivité. Par la libre concurrence, il se forme progressivement un
prix unique mondial qui n’est corrigé que par les coûts de transport et les différences de niveau de vie.
La mondialisation ainsi présentée oblige tous les acteurs à s’adapter, à se réajuster. Pour mieux cerner
l’influence de la mondialisation sur la relation Afrique-France, il faut faire un retour sur ce qu’était cette
relation avant l’affirmation de la mondialisation.
II) - LA RELATION AFRIQUE/FRANCE AVANT 1990
Les rapports franco-africains s’inscrivent dans l’histoire et sont l’héritière de la décolonisation. En effet,
les contacts entre la France et l’Afrique remontent à l’époque de l’exploration et de la conquête de
l’Afrique. L’empire colonial français du début du 20è siècle comptait des pays de l’Afrique du Nord, des
territoires de l’Afrique occidentale et ceux de d’Afrique centrale et des îles de l’Océan Indien. Après un
siècle voire plus de colonisation, les pays africains vont s’émanciper et accéder à l’indépendance. Leurs
rapports avec la France se transforment en rapports entre Etats souverains et égaux en droit. Mais par
rapport au reste du monde, ces relations conservent un caractère privilégié dont une des manifestations
dans l’immédiat après-indépendance était la dévolution du titre de doyen du corps diplomatique à
l’Ambassadeur de France dans les anciennes colonies. La France va signer une série d’accords de
coopération avec chacun de ces pays. En même temps elle conserve avec nombre d’entre eux un cordon
ombilical dans la zone franc. En outre, elle obtient le maintien de la coopération qu’elle avait initiée entre
l’Afrique et la CEE d’abord dans les conventions dites de Yaoundé EAIVIA/CEE, puis dans les
conventions de Lomé ACP/CEE. Par le biais de certaines organisations internationales telle que
l’OCAMM, la France poursuit dans les années soixante et soixante-dix, une coopération spécifique avec
ses anciennes colonies et occupe une place dominante dans ces rapports. On parle alors du pré-carré, ou
des pays du champ, pour désigner le caractère étroit et néanmoins asymétrique de cette relation.
L’année 1973 marquera un premier tournant dans la relation France-Afrique. C’est celle pendant laquelle
il sera procédé à la révision des accords de coopération avec la plupart des pays africains. Elle est aussi
celle du lancement des sommets France-Afrique. En même temps que les pays africains veulent mieux
asseoir leur indépendance, la France se veut elle plus respectueuse de la souveraineté des jeunes Etats et
cherche à se libérer de l’omniprésente tendance paternaliste. Cependant que le discours officiel se
débarrasse du ton néocolonialiste, les relations France-Afrique vont revêtir une dimension officieuse et
informelle de plus en plus grande. De nombreux réseaux clientélistes sont révélés dans ces rapports qui
brouillent quelque peu leur lecture. Il en est ainsi du très mythique réseau Foccart dont on a dit qu’il faisait
et défaisait les régimes politiques africains.
Avec la révision des accords franco-africains et la tenue du premier sommet franco-africain en octobre
1973, les relations entre la France et l’Afrique sortent de la sphère strictement francophone qui avait été
jusque là la leur pour s’étendre à d’autres pays africains anglophones et lusophones. Le mouvement
d’ouverture à l’ensemble de l’Afrique s’accélère sous le septennat du président Valéry Giscard d’Estaing.
Dans le contexte de Guerre froide prévalant à l’époque, la France élargit son expertise et sa sphère
d’influence en Afrique. Dans les négociations Nord-Sud, elle se positionne comme l’avocat des pays du
Tiers Monde et tout spécialement de l’Afrique.
Au cours des trente premières années d’indépendances africaines, les relations entre la France et l’Afrique
ont été caractérisées par leur densité, leur intensité et leur étroitesse. Du fait de l’inégalité de puissance
tant sur le plan économique que militaire, l’asymétrie a été le deuxième trait dominant de cette relation.
Elle aura également été dominée par un effort exceptionnel de coopération de la France en direction de
l’Afrique. La France était alors le premier pourvoyeur d’aide et d’assistance technique à l’Afrique. A
cause des accords de défense conclus avec certains pays africains, la France jouait le rôle de gendarme de
l’Afrique pour le compte du camp occidental qui lui reconnaissait volontiers ce rôle. Elle assurait la
stabilité des régimes politiques africains amis. Elle-même se voulait le défenseur de la cause des africains
dans les différentes conférences intercontinentales où elle se trouvait avec les autres pays occidentaux. En
même temps elle était aussi le parrain de l’Afrique sur la scène internationale et notamment dans les
institutions financières internationales,
Après la chute du mur de Berlin, les relations France/Afrique vont se poursuivre mais subiront quelques
changements du fait de la transformation de l’environnement international global.
III) - LES RELATIONS FRANCO-AFRICAINES DANS LES ANNEES 90 OU L’IMPACT DE LA
MONDIALISATION
Les différentes dimensions de la mondialisation politique, économique, culturelle, technologique ont déjà
un certain effet sur la relation Afrique France et continueront certainement à les transformer encore
davantage. On essaiera de repérer ces changements au niveau de la gestion des rapports France-Afrique,
au niveau de l’ouverture politique et idéologique mondiale, au niveau de l’économie en fin.
Pendant longtemps, les relations franco-africaines ont bénéficié d’un traitement spécial à la mesure de leur
étroitesse, de leur personnalisation et de leur densité. En plus de la cellule africaine de l’Elysée qui
assurait un contrôle direct de la relation franco-africaine par le Président de la République, il y avait le
ministère de la coopération qui en était spécialement chargé. Depuis le début des années quatre-vingt,
diverses tentatives de regroupement des ministères de la coopération et des affaires étrangères avaient été
faites sans grand succès. Mais à l’ère de la mondialisation où la France a manifestement perdu le
monopole de la relation avec l’Afrique, la réforme longtemps remise a été réalisée. La fusion du ministère
de la coopération et du ministère des affaires étrangères a été réalisée l’année dernière. Comme le révélait
dans une récente intervention à l’IRIC le conseiller de l’ambassade de France au Cameroun, cette fusion
apparaît comme la conséquence de la mondialisation des échanges à la tête du ministère français des
affaires étrangères et deux ministères délégués : un ministère délégué à la coopération et à la francophonie
et un ministère délégué chargé des affaires européennes. La Direction générale de la coopération et du
développement n’est qu’une des directions générales de ce ministère. Ce changement traduit clairement la
volonté de normalisation ou de banalisation de la relation franco-africaine. Dans le service de la
coordination géographique, le département d’Afrique et d’Océan Indien côtoie ceux d’Amérique et des
Caraïbes, de l’Asie et de l’Océanie, de l’Afrique du Nord et du Moyen-Orient, de l’Europe. Ainsi donc,
l’Afrique devient un partenaire comme les autres et ne jouit plus d’un traitement différencié. Loin d’être
un détail, cette fusion représente une réorientation de la politique étrangère de la France conforme à la
globalisation des échanges. La mondialisation des idées quant à elle a changé l’attitude française vis-à-vis
des régimes politiques en place en Afrique.
Pendant des décennies la France s’était accommodée de tous les régimes autoritaires africains qui
comptaient parmi ses fidèles amis. Dans le contexte de la guerre froide, les droits de l’homme, la
démocratie n’avaient pas de place dans la relation France/Afrique. Le plus important était la fidélisation
de la clientèle africaine dans l’affrontement Est/Ouest et dans la valorisation de la position de la France
sur la scène politique internationale. Pourtant dans la même période se poursuivait le processus d’Helsinki
dans lequel la corbeille droits de l’homme occupait une place importante. Mais voici qu’avec les vents
d’Est et la mondialisation, la France va changer d’attitude et introduire la conditionnalité politique et
démocratique dans sa relation avec l’Afrique. Le discours du président François Mitterrand à la Baule
marquera à cet effet un tournant décisif. Même si par la suite on a observé un certain relâchement de la
France sur ce terrain, elle ne peut plus se permettre de prendre des positions opposées à celles de ses
partenaires au sein de l’Union Européenne ou à celles de ses autres partenaires occidentaux. Le respect des
droits de l’homme et la démocratisation figurent en bonne place dans les relations et les sommets France-
Afrique. Par ailleurs comme les notions de bonne gouvernance et de transparence sont omniprésentes dans
les nouvelles relations internationales, la relation France/Afrique se trouve peu à peu dégagée des réseaux
divers qui l’enfermaient. Les affaires sont de plus en plus dénoncées, le clientélisme aussi. Il subsiste bien
sûr des zones opaques qui relèvent du secret d’Etat, mais l’exigence de la bonne gouvernance au niveau
mondial sortira progressivement cette relation des « marécages maffieux » de la corruption pour en faire
un partenariat plus sain. Ceci sera d’autant plus probable que le paternalisme ou le maternage sur le plan
économique baisseront.
A l’ère de la mondialisation, les régimes préférentiels d’antan deviennent obsolètes. La concentration des
échanges cèdera la place à une plus grande diversification des partenaires économiques. Le parrainage de
l’Afrique, sa défense auprès des institutions financières internationales n’auront plus de raison d’être.
Pendant longtemps la France a défendu la parité du franc CFA. La logique de la mondialisation et la
pression des institutions de Bretton Woods l’ont cependant amenée à accepter la dévaluation de janvier
2000. Il n’y a donc plus de zone protégée de l’influence extérieure. La relation France/Afrique est par la
force des choses obligée de s’ouvrir et de se couler dans la mondialisation économique. Les règles de
l’OMC s’imposent désormais à tous ses membres et éliminent les régimes préférentiels qui ont caractérisé
la relation France/Afrique. Les derniers vestiges du pacte colonial disparaissent. Le franc CFA continuera
dans son rattachement à l’euro, à reposer sur le mécanisme du compte d’opérations du Trésor Français.
Mais sa parité dépendra cette fois de l’euro et non du franc français qui aura disparu. On peut alors
logiquement se demander si la relation France/Afrique ne devrait pas céder la place à une relation plus
large Europe/Afrique. Avec la mondialisation la France ne peut plus se passer de l’Europe dont elle est
d’ailleurs un des piliers. Sa relation avec l’Afrique devrait aboutir à la consolidation de la relation
Europe/Afrique. Celle-ci existe depuis fort longtemps, mais se trouve diluée dans le cadre plus vaste de la
relation UE/ACP. Parce que la politique de la France n’est plus très différente encore moins indépendante
de l’Europe, la relation France-Afrique devrait se muer en une relation Europe/Afrique. A cet effet le
sommet Afrique-Europe qui s’est tenu au Caire le 4 avril 2000 montre la voie à emprunter. Un partenariat
rénové Afrique-Europe paraît plus prometteur que le maintien de la relation, traditionnelle Afrique/France.
L’identité de la coopération Française par rapport à celle de l’Europe sera difficile à conserver. Un
traitement spécifique de la coopération avec l’Afrique sera également difficile à maintenir à l’heure où les
critères de performance sont prioritaires.
La France est cependant le pays qui revendique souvent des exceptions, le droit à la différence et peut-être
la relation France/Afrique restera une exception au même titre que l’exception culturelle. Le problème
pour l’Afrique est de savoir si elle continue à avoir besoin d’un intermédiaire ou d’un avocat auprès des
européens et des autres occidentaux à l’heure de la mondialisation, de l’instantanéité de la communication
et de l’immédiateté des contacts. Si l’existence d’un démarcheur pour l’insertion à la mondialisation n’est
pas nécessaire, à quoi sert et à qui profite la poursuite de la relation Afrique-France ? Assurément le vieux
rêve impérial et la politique de puissance français sont les principaux bénéficiaires de cette relation. La
mondialisation devrait permettre de mettre un terme à cette verticalité des rapports France/Afrique. Les
pays africains devraient mettre l’accent sur le multilatéralisme. L’hybridisme de la relation France/Afrique
où l’on retrouve l’un face au multiple et où se mêlent bilatéralisme et multilatéralisme prête à la France
qui y trouve une source de rayonnement aux plans européen et mondial. La mondialisation devrait amener
à privilégier les relations institutionnelles entre l’Europe et l’Afrique c’est-à-dire le face-à-face Union
Européenne/Union Africaine. Or l’Union Africaine a de la peine à sortir de ses fonds baptismaux.
L’Afrique devrait donc s’atteler à construire et à consolider son intégration qui lui permettra d’être un
interlocuteur autonome sur la table de la mondialisation.