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Les hommes d’armes d’Afrique Centrale sont - ils convertibles aux missions de paix ?

23 Jan 2007

Ainsi formulée, la question peut laisser un peu songeur, tant elle comporte de lourds sous-entendus. D'abord que les hommes d'armes, par principe, ne sont pas voués à la réalisation des missions de paix, mais plutôt, à des missions de guerre, de violence, d'insécurité, ou de sécurisation par le recours aux moyens qui créent chez les autres, ceux précisément contre qui les armes sont employées, un sentiment ou une réalité d'insécurité. Ensuite, qu'il y aurait une sorte d'ontologie des hommes d'armes réfractaire à tout ce qui est paix, avec le primat de la violence martiale, au rebours du poncif selon lequel « qui veut la paix prépare la guerre ». Dès lors, l'investissement dans des initiatives de paix exigerait une sorte de retournement axiologique, de révolution copernicienne qui transformerait l'éthos des hommes d'armes, qui bouleverserait la conception de corps qui ont été formatés pour user de la dissuasion de la force, et, en cas de besoin, d'y recourir effectivement, dans une dynamique de « conversion » mentale des individus, mais surtout de conversion institutionnelle de corps entiers de métiers. Cela pourrait signifier, par ailleurs, que, jusque-là, les hommes d'armes d'Afrique Centrale ont brillé par les comportements guerriers, à tout le moins non pacifiques... Dans tout les cas, la question comporte une dimension relativement polémiste, mais incontestablement interpellatrice.

Mais avant d'aller plus loin, et pour planter le lien verbal de nos discussions de ce soir, il est utile de clarifier un certain nombre de données. De qui parle-t-on lorsque l'on évoque, sous une terminologie proche de celle du CICR, les hommes d'armes ? Il s'agit, naturellement, des corps qui, au sein des Etats, sont habilités à recourir à la force des armes pour réaliser leurs missions telles que ces dernières sont définies dans les textes nationaux et, éventuellement, les instruments internationaux. Ce sont d'abord les militaires et les gendarmes qui constituent ensemble ce l'on appelle l'Armée ; ce sont ensuite les agents de police. Bien que d'autres corps soient « militarisés », parce que leurs agents sont astreints au service militaire ou parce que ces derniers sont autorisés à porter des armes ( douaniers, gardiens de prison, etc), ces catégories seront dans le cadre de cette introduction au débat laissées de côté. S'agissant des missions de paix, il s'agit évidemment des entreprises visant à maintenir la paix intérieure et, surtout, à maintenir la paix internationale. La question peut donc se reformuler de la manière suivante : les armées et polices des Etats d'Afrique centrale sont - ils préparés, institutionnellement, psychologiquement, de par leur formation, à s'investir dans des missions ayant pour finalité la sauvegarde de la paix ? Poser cette question, c'est dire que la mission de paix possède des exigences de formation qui prédisposent les porteurs à servir dans un certain état d'esprit, avec une déontologie professionnelle particulière : on ne recourt pas aux armes de la même manière pour faire une guerre classique ou pour restaurer ou accompagner la paix. Les missions de paix dont il s'agit sont des missions de pacification interne, de rétablissement de la légalité constitutionnelle dans un Etat, conformément par exemple au pacte d'assistance mutuelle des Etats de la Communauté Economique des Etats de l'Afrique Centrale (CEEAC), ou pour mettre fin à des violations graves de droits fondamentaux donnant lieu à une catastrophe humanitaire, ou consistant à mettre en œuvre une mission définie par le Conseil de sécurité des Nations Unies ou l'Union africaine en rapport avec tel ou tel conflit.

Pour donner quelques éléments de réponse à cette problématique, un ensemble de pistes peuvent être suggérées :

  1. Les politiques de la région ont - ils défini un cadre juridique et institutionnel susceptible d'accompagner la disponibilité des porteurs d'armes d'Afrique Centrale en faveur des missions de paix ?
  2. La formation de ces porteurs d'armes est-elle suffisamment orientée vers l'inculcation, voire l'inoculation d'une culture de sauvegarde de la paix, d'une capacité de s'insérer de manière performante dans les initiatives internationales en faveur de la paix ?
  3. Quel bilan peut-on faire à ce jour de la participation des porteurs d'armes d'Afrique centrale aux missions de sauvegarde de la paix à l'échelle africaine et internationale et quelles leçons peut-on en tirer pour l'avenir ?
  4. Enfin, quelle peut être l'incidence d'une nouvelle culture des porteurs d'armes orientée vers la paix dans l'insertion de ces dernières dans la dynamique de constitution d'un esprit complètement républicain, adapté à la mutation démocratique des Etats de la région ?

Il s'agit là, vous vous en doutez bien, de vastes questions, qui ne peuvent trouver des réponses complètes et définitives dans le cadre d'un café de géopolitique. Et cela, d'abord parce que la situation des porteurs d'armes est contrastée dans la zone concernée, du fait d'une histoire politique différente, qui fait que si certains pays ont une tradition d'investissement par l'armée du champ politique (Congo Brazzaville, RCA, Tchad, Guinée Equatoriale), d'autres ont une tradition d' « armée républicaine », bien que des soubresauts aient été enregistrés à tel ou tel moment de leur trajectoire historique (Cameroun, Gabon).

  1. Il n'empêche que d'une manière générale, les hommes politiques entendent rappeler la mission de protection et, donc, de paix, qui doit être celle des porteurs d'armes, et notamment des militaires. Des textes pertinents ont été adoptés pour marquer la volonté de faire participer les armées à une nouvelle civilité internationale. De même l'adhésion à des instruments qui impliquent de nouvelles missions pour les forces armées traduit la volonté politique de promouvoir un nouvel éthos des militaires et des policiers, à l'instar du Conseil de paix pour l'Afrique Centrale (COPAX) et du pacte d'assistance mutuelle entre Etats de la CEEAC, lequel prévoit l'institution d'une Force Mutuelle d'Afrique Centrale (FOMAC), constituée de contingents nationaux préconstitués à cet effet au sein des armées nationales. Le Cameroun est rentré pleinement dans cette dynamique en prévoyant par un texte la constitution de ces forces, le décret n° 95/206 du 5 octobre 1995 portant création et organisation de l'Unité nationale pour le maintien de la paix au sein des forces armées. L'unité créée est investie, ainsi que le précise l'article 1er du décret, « des missions de maintien, d'établissement et de rétablissement de la paix, ainsi que des missions humanitaires, para-militaires et militaires. L'on pourrait se demander, dans la mesure où l'un des aspects importants des missions de paix pourrait consister en la prévention de crises, si les forces ont réellement intégré une culture et une tactique du déploiement préventif en faveur de la paix, en dehors de toute situation de combat ou d'interposition entre belligérants. Il y a là un élément important sur lequel l'on pourrait discuter, dès lors que les diverses déclarations sur la paix et la sécurité entre Etats de l'Afrique centrale (Libreville, 1998 ; Yaoundé, 1999) reviennent sur cette dimension préventive essentielle. L'on peut également s'interroger sur la possibilité pour les militaires de s'impliquer dans les démarches de médiation entre protagonistes des conflits, à la manière d'un ATT dans la crise centrafricaine. ( Je dois signaler, tout à fait de manière anecdotique, qu'un travail de recherche important est en voie de finalisation sur la médiation militaire dans les conflits armés en Afrique centrale, travail effectué par un commandant de l'armée camerounaise). Par ailleurs, si la paix est conçue comme défense commune, dans la logique du Pacte d'assistance mutuelle d'Afrique centrale, l'on peut se demander si les armées d'Afrique centrale ont déjà intégré le fait qu'une agression menée contre un Etat est une agression contre tous, devant les amener à réagir de manière solidaire, ce qui suppose des habitudes de travail commun, en temps de non guerre. Cette approche de la sécurité débordant le strict cadre national mais élargi aux frontières d'une union de sécurité devrait conduire à une re-conceptualisation du rôle des porteurs d'armes et à la redéfinition des missions de ces dernières.

La participation aux exercices RECAMP n'est pas le moindre des éléments révélateurs de cette nouvelle perception du rôle des armées. Il ne s'agit plus de faire la guerre pour l'intérêt national mais pour une paix perçue comme bien commun : intervention humanitaire, intervention démocratique, etc. Pour y arriver, la nécessité d'une culture du travail commun s'est faite sentir, et a conduit aux cycles d'exercices simulés du genre de celui qui vient de se dérouler à Douala, Sawa 2006. Il est vrai que l'on peut se demander si le renforcement des capacités de maintien de la paix ne pourrait pas conduire insidieusement à l'affaiblissement des capacités de préservation de la sécurité des armées. Une armée de paix, pour des missions de paix, serait-elle toujours une armée de ce nom ? La conversion des armées (plus du reste que des polices, lesquelles, si elles se déploient occasionnellement à l'extérieur, sont par nature vouées au maintien de la paix publique interne) n'impliquerait donc pas l'ensemble des unités militaires d'un Etat, ce qui serait dangereux pour la rudesse des soldats au combat en cas de besoin face à un ennemi déterminé.

  1. L'on peut remarquer que dans le cursus de la formation, sont intégrés des éléments qui traduisent le souci de préparer les porteurs d'armes à des missions qui ne sont pas seulement de combat, avec l'introduction et le renforcement du Droit des Droits de l'Homme et du Droit International Humanitaire. En ce qui concerne le Cameroun, si l'évolution de ces dernières est nettement positive, il faut dire que ses bases se trouvent dans le décret de 1975 portant Règlement général de discipline dans les forces armées, lequel contient des prescriptions limpides sur les orientations de la formation des porteurs d'armes. Pour ce qui est des forces de police, si l'initiative est plus ancienne en la matière, il faut dire que le Comité International de la Croix-Rouge (CICR), par le biais d'un véritable concordat avec la Délégation Générale à la Sûreté Nationale (DGSN), a décidé d'accompagner la formation de ces forces en droit international humanitaire. L'aptitude à prendre part à des missions de paix dépend, aujourd'hui, de la formation des personnels en disciplines mettant en évidence la dignité de la personne humaine.
  2. L'on remarque que les porteurs d'armes d'Afrique centrale se sont déjà impliqués dans de nombreuses opérations de paix, dans la région, en Afrique et de par le monde, implication qui, par effet d'accumulation, ne peut que constituer un capital d'expérience susceptible, progressivement, de modifier la mentalité des armées et des polices locales au contact d'autres expériences. Les forces camerounaises ont été envoyées pour prendre part aux opérations de maintien de la paix en Ex-Yougoslavie et en Côte-d'Ivoire, après la non participation à l'APRONUC au Cambodge ; les soldats gabonais ont pris une part importante dans la conduite de la MISAB en RCA, laquelle était du reste commandée par un officier général gabonais. L'équipée des soldats tchadiens en RDC aux côtés des troupes gouvernementales était peut-être un élément d'assistance face à ce qui pouvait être perçu comme une agression ; mais il s'agissait plus d'une mission de guerre que de paix. Une politique et une tradition de participation aux OMP est encore à bâtir chez les Etats de la sous région, en Afrique en dans le monde. Et pourtant, par le Génie, les Services de Sapeurs Pompiers ; les armées ont un potentiel important pour s'investir dans des opérations d'assistance en cas de catastrophes ou pour accompagner le développement.
  3. Que peuvent escompter tirer les Etats d'Afrique centrale de cette dynamique importante ? La participation aux missions de paix est un facteur de prestige international pour l'Etat, un élément d'investissement dans le domaine diplomatique, donc une source de dividendes symboliques en matière diplomatique et de relations internationales. Les Etats peuvent également espérer de cette évolution un professionnalisme renouvelé de leurs forces armées et de police, au contact d'autres expériences forcément enrichissantes. De l'habitude de travailler ensemble naît la confiance. Toutefois, la gestion des opérations de paix est une mission éminemment politique. Peut-on éviter, à terme, une politisation des militaires avec une participation active et récurrente aux opérations de maintien de la paix menées à l'extérieur ? La projection des porteurs d'armes n'a pas qu'une dimension opérationnelle, mais aussi managériale, symbolique, constitutive d'acquis. Comment espérer cantonner dans les casernes des militaires qui ont pris goût à l'exercice d'un commandement qui n'est pas que strictement militaire, comme l'est le commandement de forces de maintien de la paix à l'extérieur ?

En fin de compte, oui, les porteurs d'armes sont convertibles aux missions de paix ; le sont -ils déjà véritablement ou suffisamment ? N'y a-t-il pas une persistance d'un état d'esprit plutôt martial , faisant que les armées sont plus redoutées en tant que gardes prétoriennes de pouvoirs autoritaires, tentés par la logique de ce que mon ami et collègue Mathias Eric Owona Nguini appelle « le gouvernement perpétuel », au lieu d'être désirées comme instruments de la sécurité et garants de la paix ? En tout état de cause, il n' y a pas de pessimisme à exprimer : la conversion (et non la convertibilité, comme peut le suggérer malicieusement l'intitulé même de cette conférence), s'agissant d'un corps ayant son épaisseur et son histoire, n'est pas un fait instantané, mais une démarche progressive, qui pourrait prendre du temps, et qui demande à être accompagnée.