L'histoire sanitaire, en tant que discipline qui étudie le processus historique de conservation ou de rétablissement de la santé, est récente au Cameroun. Mais la réalité historique qui met en confrontation toutes formes de pathos face aux réponses complexes que constituent les approches disciplinaires curatives ou prophylactiques, est, en réalité, très ancienne. En effet, la santé de l'individu a toujours été une préoccupation essentielle du fait de son impact sur la société. En Europe, notamment durant le Moyen-Age, des pratiques ayant pour objectif principal la préservation de l'intégrité de l'individu ont existé. L'ouvrage de Georges Vigarello1 en retrace l'historicité descriptive et les trajectoires dynamiques, par ailleurs. Les premières codifications des principes d'anatomie, la dissection et la circulation sanguine, notamment chez Ambroise Paré (1509-1590), André Vésale (1514-1564), Michel Servet (1511-1553), William Harvey (1578-1657), etc. permettent de proposer des réponses efficaces aux maux de cette époque. L'histoire sanitaire met donc en interaction l'homme et les évolutions de la société. Mais ses trajectoires sociales sont parfois contre-productives pour l'homme. En effet, elles évacuent souvent les effets induits de la société sur l'homme : c'est ce qui justifie les travaux de Georges Canguilhem2 ou de Michel Foucault3 qui précisent davantage les contours épistémologiques d'une problématique de la santé dans une perspective davantage globalisante en intégrant le diktat qu'exerce la société sur l'homme en tout temps.
Les Shaman (médecins traditionnels indiens) des Amériques, avec leurs décoctions et leur parfaite maîtrise des méthodes régressives pour sonder le subconscient, furent eux aussi, en leur temps, les précurseurs de thérapies efficaces. De tout temps l'histoire de la santé va donc de pair avec celle de la médecine. Elle est le fait de l'effort de l'homme déterminé à apporter des réponses efficaces aux questions liées à son bien-être, quel que soit l'espace ou l'environnement dans lequel il se trouve4. Les Nganga (tradipraticiens) de la côte littorale camerounaise dont les pratiques médicales sont étudiées depuis plusieurs années par le jésuite français Eric de Rosny5 sont aujourd'hui connus. Ces travaux sont effectués dans une perspective d'anthropologie médicale participative. Ils constituent par conséquent les exemples vivant d'une tradition séculaire vivace. C'est aussi le cas avec les Ngengan (devins et médecins traditionnels) et surtout les mbibian (ceux qui possèdent et maîtrisent l'art de la guérison du corps et de l'esprit) du siècle passé, et habitants de la grande forêt équatoriale camerounaise. Ceux-ci pratiquaient déjà aussi bien l'exérèse (opération chirurgicale consistant à enlever la partie malade d'un corps) que la trépanation (action de percer les os)6. Les actes de ces médecins traditionnels appartenant à l'univers culturel Bëti-Bulu-Fang sont relatés avec force détails dans l'œuvre de Philippe Laburthe-Tolra7 en leur aspect d'ethnologie et d'anthropologie médicale chez les populations Bëti.
Ces actes participent fondamentalement de cette même exigence de bien-être intégral : ce souci légitime qui pousse toujours l'homme à chercher des solutions efficaces et pratiques pour la préservation de son intégrité. On a là des exemples de travaux qui prolongent sociologiquement et épistémologiquement l'œuvre du Dr Cousteix sur l'art de guérir et la pharmacopée des Bëti-Ewondo8. Ces temps reculés des pratiques médicales constituent autant de pratiques - et de réponses - dont l'ancienneté démontre le fait que les questions de santé ne sont point des pratiques contemporaines.
I - Sujet
Les travaux auxquels nous faisons référence traitent globalement des impacts multiples des actions sanitaires dans une perspective ethno-géographique. Nous en faisons une cartographie historique, prélude à une synthèse critique de l'histoire sanitaire du Cameroun. Deux éléments essentiels permettent de justifier le choix de notre sujet :
Le décès du Dr Wang Sonnè en 2001, pionnier de l'histoire sanitaire du Cameroun dont les travaux laissent en friche un vaste champ d'investigations plurielles.
Le manque de travaux pertinents en terme de synthèses critiques sur ces premiers moments d'une histoire sanitaire qui débute au XIXè siècle.
L'absence de travaux susceptibles d'établir les rapports intrinsèques entre l'action sanitaire missionnaire et les entreprises médicales davantage élaborées des administrations coloniales allemande et française. Autrement dit, des travaux qui mettent en exergue la continuité historique de ce rapport dont il est important de décrire la sociogenèse.
Ce sont ces préoccupations qui nous ont poussé à entreprendre des recherches en histoire sanitaire. "La lutte contre les grandes endémies au Cameroun, 1845-1965", est le titre de notre travail. Nous nous proposons de traiter de la sociogenèse de la police sanitaire au Cameroun depuis l'arrivée du premier missionnaire protestant baptiste, en 1845, jusqu'à l'arrêté français du 7 juin 1938 qui consacre l'aménagement normatif de la politique de santé au Cameroun, en passant par la création de l'Oceac (Organisation de lutte contre les grandes Endémies en Afrique centrale) en 1965. Mais nous nous contenterons par souci de concision, dans le cadre de notre projet de thèse, de nous limiter à l'année de l'arrêté de 1938.
En effet, cet arrêté pose les bases légales du maillage sanitaire et administratif avec l'avènement de structures telles qu'une direction de santé ou le centre d'instruction médicale d'Ayos ; l'avènement des hôpitaux indigènes notamment à Douala et à Yaoundé9. Pour ce faire, nous partons du postulat wébérien qui stipule que chaque fait social - et les actes historiques qui l'accompagnent - est historique en soi10.
Le choix et la sélection de notre sujet correspondent donc à une exigence d'"élaboration", d'"organisation" et enfin de "penser"11 la construction du paradigme de la genèse de l'histoire sanitaire au Cameroun. Il s'agit donc de mettre en exergue la continuité historique d'un rapport dynamique qui s'est systématisé en trois phases : celle des missions chrétiennes, des administrations coloniales allemande et de l'administration française.
II - Intérêt
Le premier intérêt de notre sujet d'étude est d'ordre disciplinaire et académique. En effet, il n'existe pas encore dans notre université une option "histoire sanitaire du Cameroun" établissant une spécialisation sur cet aspect de l'historiographie camerounaise. Or, la richesse des travaux que nous avons répertorié convie à une relecture des rubriques qui configurent l'enseignement de l'histoire comme discipline.
Bien plus, il est intéressant de relever que quelques-uns des premiers auxiliaires autochtones de cette police sanitaire, Marcel Wilson Bebey Eyidi ou Charles Assalé, ont joué des rôles politiques importants : le premier qui fut docteur en médecine en 1950 avec une thèse intitulée : "La vie et l'œuvre médico-sociale en Afrique intertropicale française d'Eugène Jamot (1879-1937)" a joué un rôle important dans le dénouement de la crise politique de mai 195512.
Le second est le major de la toute première promotion des infirmiers brevetés d'Ayos de juin 1934. Il a aussi été le premier chef de gouvernement du Cameroun indépendant du 5 mai 1960 au 18 juin 1965. Le Dr Simon Pierre Tchoungui a été, lui aussi, Premier Ministre de 1965 à 197213. Cette capacité à subvertir leurs fonctions initiales pour embrasser la politique connote une liberté d'esprit et un engagement qui font d'eux des personnages à la destinée singulière. Par ailleurs, leurs fonctions initiales leur confèrent une aura personnelle et une dimension historique qui justifient bien tout l'intérêt que nous accordons à la constitution d'une histoire sanitaire.
III - Problématique
Aujourd'hui, une médicalisation à outrance avec ses pendants que sont l'acharnement thérapeutique, recontextualise cette problématique en conférant une dimension particulière aux questions de santé en Europe, en particulier14. Mais qu'en est-il du Cameroun ? L'histoire sanitaire du Cameroun est une histoire complexe. Ses aspects fondamentaux participent de la complexité des rapports successifs avec les différents types de contact avec les missions chrétiennes et les administrations coloniales allemande et française.
La double exigence professionnelle, confessionnelle et économique est à l'origine de cette sociogenèse laborieuse qui aura nécessité les efforts et la contribution de tous. Avec le paludisme, la Trypanosomiase Humaine Africaine (Tha), les méningites, la syphilis, la dysenterie bacillaire et amibienne, la tuberculose, la variole, les affections cutanées et les maladies vénériennes, le Cameroun dont hérite la France en 1916 est dans une situation sanitaire critique15. Cette situation est d'ailleurs identique pour le reste de l'Afrique française à la même époque16.
L'histoire sanitaire du Cameroun naît d'un double impératif. D'abord, elle naît du détour du vaste mouvement de l'instrumentalisation du religieux. Les actions sociales des missions chrétiennes qui essaiment le littoral, l'Ouest et toute la partie méridionale au Cameroun au XIXè et au début du XXè Siècle17 l'attestent avec pertinence. Ensuite, cette histoire dérive de l'impératif colonial d'exploitation dont l'aspect le plus représentatif est la création des grandes plantations ou le "régime des grandes concessions" de l'époque allemande18.
L'action pionnière des missions chrétiennes
L'histoire sanitaire du Cameroun remonte à la présence européenne des premiers missionnaires protestants d'obédience confessionnelle baptiste au XIXè Siècle. Parallèlement à l'entreprise de conversion massive des indigènes, les missionnaires avaient constaté le mauvais état de santé de leurs futures ouailles. À leur traditionnelle activité confessionnelle de conversions et de baptêmes, se greffera aussi celle de santé primaire : dès lors l'acte médical va participer du ralliement massif des indigènes au message christique.
Avec la présence missionnaire, cette histoire connaît ses premiers balbutiements. Plus tard, les différentes administrations coloniales finiront par intégrer ces préoccupations dans un cadre institutionnel : ce sera le début de sa formalisation. Des applications concrètes suivront cette initiative comme notre étude tentera de le démontrer.
La médecine occidentale, au regard de son efficacité contre les endémies qui déciment les populations indigènes d'alors, va progressivement reléguer la médecine traditionnelle au second plan. L'acte d'évangélisation va désormais s'accompagner d'un acte médical pionnier en ces temps reculés : c'est ainsi que les missionnaires Baptistes anglais ou les Pères Pallotins allemands catholiques devront s'armer de courage, au péril de leur propre santé pour lutter contre la persistance et la force de propagation des endémies.
Les maladies combattues à cette époque sont favorisées - entre autres - par le portage19 qui a cours à cette époque. On peut aussi citer les conditions hydroclimatiques ou l'ignorance des mesures d'hygiène minimales. La nouvelle présence étrangère porteuse de germes, autant que la grande promiscuité de travail, sont aussi des sources de prolifération de germes. C'est donc en essayant de faire le plus grand nombre d'adeptes au christianisme pour les missionnaires ; et, pour les colonats allemand et français, en systématisant le processus de mise en valeur que l'exigence d'une stratégie de police sanitaire va s'imposer comme une obligation incontournable.
L'histoire sanitaire du Cameroun va donc naître en réalité d'une double innovation historique : celles relatives à l'acte d'évangélisation et à l'acte d'exploitation économique. Dans les deux cas, il est évident qu'il faut des individus sains de corps et d'esprit pour donner toute sa dimension à l'œuvre coloniale.
Quelques pionniers de l'histoire sanitaire camerounaise20
L'histoire sanitaire du Cameroun relève d'une évolution socio-économique dont quelques aspects font déjà l'objet de travaux importants. Le regretté Dr Adolphe Wang Sonnè en avait entrepris une systématisation critique depuis la période française. L'essentiel de ses travaux portait sur l'émergence d'une élite autochtone devenue un maillon essentiel à l'instrumentalisation du sanitaire au Cameroun. Ces travaux pionniers que le Dr Wang Sonnè menait sur "Les principales étapes historiques de la pénétration sanitaire européenne dans les provinces du Littoral, du Sud-Ouest et Nord-Ouest, 1884-1961" dont l'un des résultats préliminaires donnera l'article intitulé "Les premiers 'Médecins Africains' Camerounais. L'évolution d'une élite autochtone au service de l'action sanitaire française au Cameroun 1932-1950"21, publié en 1989, proposaient déjà des éclairages édifiants sur cette problématique. Six ans avant, et toujours du même auteur cette préoccupation avait été l'objet d'une thèse d'histoire intitulée : "Les auxiliaires autochtones dans l'action sanitaire publique au Cameroun sous administration française"22. Cette importante production montre tout l'intérêt que nous portons à l'histoire sanitaire du Cameroun. À la suite de ces travaux, il existe de nombreux textes soutenus aussi bien à l'université de Yaoundé, à l'École Normale Supérieure (EnS) qu'à l'Université de Yaoundé I.
A l'observation, on constate qu'on est en présence d'une importante masse critique d'informations. Celles-ci constituent autant de clés de compréhension d'une histoire encore à écrire. Et ce, d'autant plus que l'aspect sanitaire représente le plus souvent la portion congrue de l'ensemble des travaux consultés. Toutefois, il existe aussi et parallèlement aux travaux traitant exclusivement du fait religieux, des travaux relatifs à l'action sanitaire au sens strict, au Cameroun. La particularité de ces travaux est l'espace chronologique dont le point de départ se situe autour du XIXè siècle et traitent essentiellement des actions sanitaires soit allemandes23, soit françaises24. Toutefois, nous n'avons pu recenser des travaux relatifs à la contribution exclusive des missionnaires, et surtout ceux relatifs à la constitution de la police sanitaire sur le double aspect conceptuel et organisationnel. Il existe donc une production de textes d'histoire sanitaire. Ces textes vont constituer l'essentiel de nos références de base.
IV - Hypothèse
L'histoire sanitaire du Cameroun résulte de trois types de rapports, tel que nous l'avons précisé dans notre problématique. Ces rapports participent eux-mêmes de deux types d'instrumentalisation coloniale, à savoir : l'instrumentalisation du religieux et l'instrumentalisation relative à la mise en valeur économique. Le fait sanitaire va donc naître de ces rapports dont nous tentons une mise en forme dans notre texte.
V - Approche méthodologique
Nous avons mené nos recherches dans les lieux suivants :
Les bibliothèques
Il s'agit des bibliothèques du département d'histoire de l'Université de Yaoundé I et de l'École Normale Supérieure (Ens). Il s'agit aussi de la bibliothèque centrale de l'Université de Yaoundé I et de l'ancienne bibliothèque de la Faculté des Lettres de l'Université de Yaoundé. Nous avons aussi fréquenté les centres de documentation de la Fondation Paul Ango Ela (Fpae) et du Centre Catholique Universitaire (Ccu). Ces structures nous ont permis de consulter des travaux de maîtrise et de Diplôme de Professeur d'Enseignement Secondaire de 2è Grade (Dipes II) d'histoire.
Dans l'ensemble ces travaux traitent des aspects ethnogéographiques des différentes actions sanitaires au Cameroun sous administration française, autant que celles des missions chrétiennes toujours dans la même perspective25. Pour la bibliothèque du Minresi (Ministère de la Recherche et de l'Innovation Sociale) nos investigations ont été facilitées par la disponibilité de M. Ela, l'un de ses bibliothécaires.
Nous y avons exploité des documents d'époque, traitant de l'action sanitaire française notamment dans le livre du Dr. Gustave Martin, L'existence au Cameroun : Études sociales, études médicales, études d'hygiène et de prophylaxie26. Cet ouvrage fait un bilan de l'action sanitaire allemande en amont de l'œuvre française. Mais, surtout, il systématise les étapes d'une action sociale en tenant compte de l'environnement socioculturel de l'époque. Des textes d'administrateurs coloniaux ont aussi été utilement consultés.
La difficulté essentielle que nous ayons rencontrée relève le plus souvent d'un paradoxe : des documents dûment enregistrés et mentionnés dans des répertoires ne figuraient pas souvent en rayon !27 Et inversement : des documents qui n'étaient point mentionnés dans quelques répertoires figuraient le plus souvent en bonne place en rayon !28 Ce qui nous a contraints à ajuster constamment notre recherche au gré de la documentation que nous rencontrions un peu par hasard bien que traitant de notre problématique de base de manière transversale. Il nous a été aussi très difficile de trouver des personnes ayant vécu les temps immémoriaux des actions sociale et sanitaire des missions chrétiennes et du colonat allemand. En revanche, la période française n'aura pas posé le même type de difficultés, bien qu'il demeure aussi très difficile de trouver des informateurs anciens auxiliaires de santé dans les années 30 ou avant. Nous avons rencontré le même type de problème - disponibilité des sources écrites - à l'université de Yaoundé I respectivement au département d'histoire et à la bibliothèque centrale. Des Diplômes d'Études Supérieures (DES) d'histoire sur les contributions des missions chrétiennes dans le domaine de la santé soutenus avant la décennie 80 bien que répertoriés sont restés malheureusement introuvables29.
Les Archives Nationales de Yaoundé (Any)
Nous avons eu à y constituer notre propre "fichier-santé" compte tenu du désordre qui régnait aux archives nationales au moment où nous commencions nos recherches. C'est grâce à M. Bertin, assistant-bibliothécaire, que nous avons pu constituer cette base de données. Elle comporte des références sur des décrets, arrêtés, circulaires, notes de services, diverses correspondances administratives et des rapports sur l'organisation et la réglementation de la santé au Cameroun sous administration française.
VI - littérature
à l'observation empirique on constate que l'histoire sanitaire constitue le parent pauvre de l'ensemble de l'historiographie camerounaise. Toutefois, il existe un fond épistémologique critique qui permet d'engager une étude comme celle que nous avons la prétention de proposer. Les travaux de doctorat en médecine de Marcel Wilson Bebey Eyidi soutenus en 1950 à Paris, la thèse de doctorat toujours en médecine de Laurent Kouo Moundi soutenue elle aussi à Paris en 1965 sur "Considérations sur l'éducation sanitaire au Cameroun"30, et surtout la thèse de 3è Cycle d'histoire de Wang Sonnè soutenue en 1983 sur "Les auxiliaires autochtones dans l'action sanitaire publique au Cameroun sous administration française, 1916-1945" constituent l'ossature critique des travaux académiques de niveau doctoral en médecine et en histoire médicale et sanitaire. Ces travaux retracent les trajectoires socioéconomique et historique de l'évolution sanitaire au Cameroun sous administration française. Le livre de Ndjitoyap Ndam31 constitue lui aussi une contribution utile surtout avec son apport iconographique de grande valeur. Des articles et des travaux académiques portant sur la laborieuse parturition d'une police sanitaire au Cameroun existent sans toutefois avoir été l'objet d'une lecture critique 32.
Nous avons emprunté aux travaux des historiens Franklin Eyelom33, Harry R. Rudin34 et Adalbert Owona35 pour expliquer les contextes politiques de cette sociogenèse et les motivations de l'administration allemande. Nous nous sommes aussi référé à ceux du politologue Victor Thomas Levine36 pour les mêmes raisons. Les travaux d'ethnologie et d'anthropologie médicale du Dr. Georges Martin nous renseignent sur la situation globale qui régnait au Cameroun avant 1916.
Ces textes nous instruisent aussi sur les orientations et les impératifs de santé qui deviendront ceux de l'administration coloniale française d'alors. Quelques travaux sur l'ancien Centre d'Instruction Médicale (Cim) d'Ayos, la célèbre école de formation de la première élite autochtone médicale, permettent de retracer l'itinéraire académique des héroïques aides de santé37. Des mémoires de maîtrise d'histoire38 soutenus à l'Université de Yaoundé I et ceux du Diplôme de Professeur d'Enseignement Secondaire de 2è grade (DIPES II)39 soutenus à l'École Normale Supérieure (ENS) de Yaoundé, ont aussi participé à la consolidation du substrat critique de notre problématique.
Les données critiques40 dont il est question dans notre problématique nous convient à recourir à la sociologie et l'anthropologie historique mais en évitant autant que faire se peut toute schématisation théorique41. Ce substrat événementiel constitué d'actes concrets accomplis par les missionnaires et les administrateurs allemands et français, est en soi la matière première nécessaire à notre étude.
La nature de notre recherche nous impose de fait une démarche pluridisciplinaire - précisément une synthèse - qui convoque aussi bien la sociologie que l'anthropologie médicale. Nous estimons qu'une telle approche se prête à la nature de notre démarche qui se veut une synthèse critique. Or, une telle approche en appelle a priori à une pluralité de disciplines.
De par sa nature fondamentale (synthèse de travaux préalablement effectués), notre étude ne mobilisera pas assez de sources orales. Toutefois, nous en avons quelques unes concernant l'activité sanitaire française. Nous les avons citées chaque fois quand ce fut nécessaire.
L'analyse critique42 à travers le croisement des sources écrites (travaux de maîtrises, DIPES II, DES et thèse d'histoire, d'ouvrages de géographie médicale) et orales relatives à notre corpus de travail doit nous permettre de dégager, dans sa traçabilité historique, les contours épistémologiques de la sociogenèse de l'histoire médicale et sanitaire du Cameroun. Les références d'archives permettent de normer notre démonstration. Il s'agit donc pour nous en définitive de traiter, dans une perspective méthodologique critique, des sources43 les "[...] linéaments de l'administration coloniale"44. C'est-à-dire, interroger la matrice historique intangible dont la connaissance constitue un apport positif certain pour la constitution de l'historiographe camerounaise.
Nous partirons donc de travaux écrits effectués dans divers aspects de l'histoire médicale du Cameroun pour en dégager une lecture critique conformément aux environnements historiques ayant prévalu à l'avènement des actes décrits dans lesdits textes.
1 G. Vigarello, 1999, Histoire des pratiques de santé. Le sain et le malsain, Paris, Seuil.
2 G. Canguilhem, 1966, (Rééd.), Le normal et le pathologique, Paris, P.U.F., Coll. "Quadrige", 2003.
3 M. Foucault, 1983, Naissance de la clinique : une archéologie du regard médical, Paris, P.U.F.
4 R. Dachez, 2004, Histoire de la médecine. De l'Antiquité au XXè Siècle, Paris, Tallandier.
5 E. Rosny, 1996, La nuit, les yeux ouverts, Paris, Seuil.
6 P. Alexandre & J. Binet, 1958, Le groupe dit Pahouin (Fang-Boulou-Beti), Paris, P.U.F., p.120.
7 P. Laburthe-Tolra, 1985, "Initiations et sociétés secrètes au Cameroun. Les mystères de la nuit" Minlaaba II. Essai sur la religion bëti du Sud-Cameroun, Paris, Karthala, pp. 276-325.
8 Voir : P.-J. Cousteix, 1961-3, "L'art et la pharmacopée des guérisseurs Ewondo. (Région de Yaoundé)", Recherches et Études Camerounaises, n° 6 (numéro spécial), Yaoundé.
9 L'Encyclopédie de la République Unie du Cameroun, 1981, Les Nouvelles Éditions Africaines, T.4, p. 83.
10 On retrouve cette analyse détaillée chez R. Aron, 1969, La philosophie critique de l'histoire, Paris, Coll. "Points", pp.220-221.
11 R. Aron, 1969, La philosophie...
12 E. C. Ndjitoyap Ndam, 2003, De l'aide de santé... au médecin. Réflexions sur la genèse, l'évolution et les perspectives de la formation médicale au Cameroun, Cameroon University Press, Séries Sciences pharmaceutiques et médicales, pp. 62-65 ; R. Joseph, 1986, Le mouvement nationaliste au Cameroun. Les origines sociales de l'UPC, Paris, Karthala, p. 291.
13 Voir les notes biographiques sur les premiers ministres camerounais rassemblées par Wang Sonnè, journal L'Opinion, n°010 du lundi 06 mai 1991, p. 9.
14 Sciences Humaines (Hors-Série), 2005, "La Santé. Un enjeu de société", n° 48, pp. 6-8 ; dans la même optique on peut lire aussi l'article de Ivan Illich, 2004, "L'obsession de la santé parfaite", Manière de Voir. Le Monde Diplomatique, n° 73, Dossier : "Apartheid médical", pp. 31-34.
15 G. Martin, 1921, L'existence au Cameroun : Études sociales, études médicales, études d'hygiène et de prophylaxie, Paris, pp. 125-130 ; Rapports du Cameroun adressés à la Société des Nations (Sdn) de 1929 et de 1938.
16 J. Illife, 1997, Les Africains. Histoire d'un continent, Paris, Champs/Flammarion, pp.338-343.
17 Voir à cet effet J. Debarge, 1934, La mission médicale au Cameroun, Paris, Société des Missions Évangéliques.
18 F. Etoga Eily, 1971, Sur les chemins du développement. Essai d'histoire des faits économiques du Cameroun, Yaoundé-Cameroun, Ceper, pp.121-322.
19 Sur cet aspect A. Dikoumé, 1985, "Du portage comme point de départ l'économie coloniale au Cameroun", Annales de la Faculté des Lettres et Sciences Humaines, Série Sciences Humaines, Vol. I, n°2, pp. 3-25.
20 Il existe encore quelques uns en vie, à l'instar de : Baba Oumarou, Haminou Moussa, Brahim Guiguilla, tous domiciliés à Maroua, lieu de leur retraite. Entretien avec Célestin Essoh Mbongué, Directeur du Cim novembre 2004, Ayos, 02 mars 2005.
21 Cet article se trouve dans l'ancienne revue Science et Technique. Série Sciences Humaines de l'ex.Ministère de l'Enseignement Supérieur, de l'Information et de la Recherche Scientifique (Mesires), Vol.6, décembre 1989, n°3-4, pp. 91-110. Pour Wang Sonnè, il est clairement établi que l'exploitation économique est à l'origine de la question sanitaire au Cameroun, Wang Sonnè, 1983, "Les auxiliaires autochtones dans l'action sanitaire publique au Cameroun sous administration française, 1916-1945", thèse de doctorat de 3ème cycle en histoire, Université de Yaoundé, pp. 30-34.
22 Thèse de 3è cycle d'histoire, 1983, Université de Yaoundé.
23 Voir notre bibliographie à propos.
24 Idem.
25 Se reporter à notre bibliographie.
26 G. Martin, 1921, L'existence au Cameroun...
27 C'est le cas par exemple des mémoires de Dipes II d'histoire médicale et sanitaire de Barka Abeme, "L'œuvre sanitaire française à Logone-Birni, 1916-1931" ou J. Offono Ngini, "Contribution à l'histoire de la santé au Cameroun", enregistrés respectivement sous les références 11.(34562) et 12.(34634) pour l'École Normale Supérieure de Yaoundé (ENS). Cette liste est non exhaustive.
28 Le cas des mémoires de Dipes II d'histoire médicale et sanitaire de D. Kamwa, 1998-1999, "L'action sanitaire française dans la région du Noun, 1916-1945 : Approche historique" ou B. Tchonkwa Namijo, 1998-1999, "Approche historique de l'hôpital indigène de Yaoundé 1908-1960". ENS de Yaoundé. Liste non-exhaustive.
29 C'est le cas des DES d'histoire de J. V. Ngoué, 1979, "La formation protestante de Sakbayémé et son rayonnement socio-culturel de 1916 à 1946" Mémoire de DES d'histoire, Université de Yaoundé ; P. Nganko Menkam Wenfeuleuh, 1978, "Bafang de 1916 à 1958. Colonisation et pouvoir traditionnel : essai d'étude historique" Mémoire de DES, Université de Yaoundé, enregistrés respectivement à la bibliothèque centrale de l'Université de Yaoundé I sous les côtes 001.4, H3, N3.5, F5 et 001.4, H3, N3.1, B1.
30 L. Kouo Moundi, 1965, "Considérations sur l'éducation sanitaire au Cameroun", thèse de doctorat en médecine, université de Paris.
31 E. C. Ndjitoyap Ndam, 2003, De l'aide de santé...
32 Se reporter à notre bibliographie.
33 F. Eyelom, 2003, Le partage du Cameroun entre la France et l'Angleterre, Paris, L'Harmattan.
34 H. R. Rudin, 1938, Germans in the Cameroons 1884-1914 : A case study in modern imperialism, New Haven, Yale Univ. Press.
35 A. Owona, 1996, La naissance du Cameroun 1884-1914, Paris, L'Harmattan.
36 V. T. Levine, 1970, Cameroun du mandat à l'indépendance, T.2, Paris, Nouveaux Horizons.
37 E. C. Ndjitoyap Ndam, 2003, De l'aide de santé... ; Voir aussi P. Elanga Atémé, 1986, "L'hôpital d'Ayos : un héritage mal géré", mémoire en vue de l'obtention du diplôme de journaliste généraliste, ESSTI. (École Supérieure des Sciences et Techniques de l'Information), université de Yaoundé ; R. Nkili, 1973, "Ayos, unité de prophylaxie, centre de formation", mémoire de DES d'histoire, Université de Yaoundé.
38 Il s'agit respectivement de : T. P. Ngon, 2000-2001, "L'œuvre médicale presbytérienne au Cameroun : le cas de la région du Mbam, 1927-1979" ; R. Y. Ngo Bassong, 2002-2003, "L'action médicale des missionnaires presbytériens américains dans la région d'Abong-Mbang : 1926-1936" ; F. Fotso, 1984, "Action comparée des institutions chrétiennes, catholiques et protestantes dans le Département de la Mifi de 1913 à 1957" ; G. P. Djientcheu Kameni, 1996, "L'œuvre de la fondation médicale AD LUCEM au Cameroun. Le cas de l''Hôpital AD LUCEM de Banka-Bafang', 1947-1972".
39 Il s'agit respectivement de : D. Kamwa, 1998-1999, "L'action sanitaire française dans la région du Noun, 1916-1945 : Approche historique" ; B. Tchonkwa Namijo, 1998-1999, "Approche historique de l'hôpital indigène de Yaoundé 1908-1960" ; E. L. Kouachie Tankeu, 1998-1999, "L'œuvre sanitaire de la Société des Missions Évangéliques de Paris au Cameroun : le cas de l'hôpital protestant de Ndoungué, 1932-1999" ; R. Zonko Tchakounté, 1998-1999, "L'évolution des hôpitaux pour européens à Douala de 1891 à 1945. Approche historique".
40 C'est l'ensemble des éléments d'analyse dont la pertinence qui constitue en soi des "indicateurs de sérialité" contribue à la compréhension d'une évolution sociale, voir : M.-L. Rouquette, "La matière historique", Les Méthodes des Sciences Humaines, 2003, (Sous la dir. de S. Moscovici & F. Buschini), Paris, P.U.F. Fondamental, pp.428-443. C'est ce qu'il désigne par "La matière historique".
41 D.-L. Seiler, 2004, La méthode comparative en science politique, Paris, Armand Colin, pp. 154-157. [Voir sa 2è partie intitulée "Méthode", pp. 107-191.]
42 J. Pycke, 2000, La Critique Historique. Un long chemin à parcourir entre le témoignage et la synthèse, 3è édit., Coll. "Pédasup", n°20, Louvain-la-Neuve ("Les principes de l'analyse critique", pp.67-131).
43 M. Bloch, 1959, Apologie pour l'histoire ou métier d'historien, Paris, Armand Colin, 3è édition, voir : "L'analyse historique", pp. 69-97.
44 P. Kipré, 2003, "Historiographie et méthodologie de l'histoire africaine", Pour une histoire de l'Afrique. Douze parcours (Sous la dir. M. R. Turano & P. Vandepitte), ARGO, p. 18.