JLE : Quels étaient les objectifs initiaux du partenariat entre 'Mutations', quotidien de presse écrite et la Fondation Paul Ango Ela, centre de recherche en géopolitique ?
KAE : Il faut tout d'abord savoir que la Fondation Paul Ango Ela s'attache à promouvoir la réflexion à travers des études et des analyses sur la démocratie, le respect des droits de l'homme, la sécurité et la prévention des conflits en Afrique Centrale ; à participer à l'intégration régionale effective entre les pays de la sous-région en favorisant les échanges d'expériences et de ressources humaines et la création de réseaux ; à collecter, publier et diffuser les informations sur les questions géopolitiques et géostratégiques et de relations internationales en Afrique Centrale et dans le monde.
La FPAE a créé un centre de documentation spécialisé en géopolitique, géostratégie, polémologie, sciences politiques et relations internationales, essentiellement fréquenté par les universitaires, chercheurs et étudiants. Elle publie un bulletin trimestriel d'analyses géopolitiques pour l'Afrique centrale, ENJEUX et des notes triannuelles de conjoncture géopolitiques et de prospective, Conjoncturis.
Conjoncturis s'adresse aux décideurs tant du secteur privé que du secteur public du Cameroun. Ces notes de conjoncture géopolitique et de prospective entendent aider à la prise de décision de ces hauts responsables en leur fournissant une analyse de situation et en prévoyant des évolutions possibles qui identifient les risques et les retombées.
Dans son approche générale, la Fondation a la volonté d'offrir une lisibilité claire d'un environnement mouvant et complexe, de présenter une analyse et une prospective originale, d'apporter des outils d'aide à la prise de décision
L'objectif premier de ce projet conduit avec 'Mutations' était d'alimenter en idées nouvelles le débat au Cameroun. Il nous a semblé, dans un contexte particulier, qu'il était un devoir citoyen d'apporter une série d'analyses sur un grand nombre de sujets qui font la vie des habitants du Cameroun. Cela pouvait rester un échange entre chercheurs ou universitaires parmi d'autres. C'est la raison pour laquelle nous avons souhaité ouvrir la discussion, sur l'agora. Ainsi, est apparu évident le principe d'un partenariat avec 'Mutations', quotidien réputé pour son sérieux et son souci de réflexion. Notre envie était de susciter un débat contradictoire et libre. Il s'agissait avant tout de dresser comme un 'état des lieux' du pays, sur un mode le plus objectif possible. Et puis de lancer des propositions concrètes avec un souci de lucidité, en donnant la parole à des personnes dotées d'une expertise ou d'une expérience sur les sujets abordés.
L'idée de partenariat est venue aussi de la volonté de sortir d'un cadre de recherche abstraite et d'établir un lien avec un organe de presse qui touche un public vaste. Chaque partenaire apportant son expérience, son mode de fonctionnement.
La FPAE est un centre de recherche spécialisé, certes, mais son souci est d'être pragmatique et donc d'aborder les questions sous un angle opérationnel. C'est également une structure pluridisciplinaire qui ne limite pas son champ d'interrogation à une seule approche étroite, voire très pointue.
JLE : Quelle est le point de départ de ce projet ? Comment avez-vous procédé pour réaliser cette série ?
KAE : En premier lieu, l'idée d'une mise en question du Cameroun sous la forme d'une série d'articles balayant un certain nombre de thèmes a été avancée par l'un des collaborateurs de la FPAE, Stéphane Akoa, puis adoptée par l'équipe scientifique, venue en appui au porteur du projet.
Nous sommes partis d'une série de thèmes (questions régionales, internationales et d'intégration ; culture et valeurs ; Etat, peuples, identités ; économie, aménagement et projection sur le territoire ; pauvreté, jeunes, santé et femmes ; éducation, formation, enseignement ; citoyenneté et société civile) qui se déclinaient en plusieurs sujets. Ensuite, nous les avons soumis à des universitaires ou des chercheurs de renom comme M. Boyomo, M. Loumpet, M. Njoh Mouelle ou M. Zang du Cameroun ou de l'extérieur (M. Engueleguele), des praticiens comme M. Same Ekobo (médecin), M. Kotock (actuaire), M. Vallée (consultant), des hommes de culture, des journalistes...dont certains d'ailleurs, appartiennent au réseau pluridisciplinaire sur lequel peut s'appuyer la FPAE.
L'occasion m'est donnée, aujourd'hui, de remercier sincèrement et individuellement chaque contributeur qui a bien voulu donner de son temps et partager sa réflexion sans condition aucune.
JLE : Peut-on dire qu'il y a véritablement débat lorsqu'on propose des sujets de réflexion et que l'on sollicite des contributeurs ? Ne risque-t-on pas de biaiser le débat et d'aboutir à une sorte de 'pensée unique' ?
KAE : Effectivement, on peut être surpris par la forme de l'exercice. La construction de chaque article devait s'organiser autour de trois points : poser un problème, l'analyser ensuite, et, enfin, ébaucher des propositions. Il ne s'agissait pas de polémiquer mais de susciter des réactions, de soumettre des propositions à la contradiction. La méthode, car notre préoccupation était de poser un regard pragmatique sur les objets interrogés, était bien définie, mais le contenu de chacun des articles restait ouvert évidement, dans un souci de tolérance et de liberté de parole. Les contributeurs ont manifesté des points de vue différents, originaux et appartiennent à des horizons tant professionnels, géographiques que politiques, très variés.
JLE : Quel bilan pouvez-vous dresser à l'issue de cette série ?
KAE : Cette première expérience de partenariat est très encourageante grâce, en particulier, aux très bonnes relations de travail et de collaboration active avec 'Mutations' qui a bien voulu ouvrir ses colonnes à un projet de ce type. Nous tenons ici à remercier 'Mutations' qui a montré une grande disponibilité et avec qui nous avons constamment géré les délais d'un quotidien. Nous avons fonctionné en véritable partenariat et utilisé nos complémentarités.
Sur le fond, cette expérience correspond à un besoin de débattre. En effet, 'Mutations' et la FPAE avions prévu deux mois pour cette série qui finalement s'est étalée sur près de quatre mois grâce aux réactions favorables des personnes sollicitées. Il apparait que le mérite revient aux contributeurs d'avoir dressé une 'photographie' du Cameroun, avec un effort de synthèse pour des sujets souvent vastes et complexes.
Au total, cette série a comporté 27 articles qui passaient en revue des sujets aussi variés que les valeurs, le patrimoine, le maintien de la paix dans la sous-région, les problèmes de sécurité, les diasporas, la gestion du pouvoir, certains problèmes sociaux tels que les populations vulnérables, les religions ou la sécurité sociale, l'aménagement des villes pour se protéger des risques naturels. Des problèmes économiques ont été également traités sans toutefois oublier des sujets au contraire plus abstraits comme l'éthique, l'intérêt général ou les questions d'identité.
L'équipe scientifique de la FPAE s'est mobilisée en échangeant avec les auteurs, sous la forme d'un débat en quelque sorte interne, pour donner aux textes une certaine ossature. De plus, il existe à la Fondation, une base de textes écrits, enrichie au cours de nos cinq années de travail, base dans laquelle nous avons puisé quand cela correspondait au sujet à traiter.
JLE : Pensez-vous avoir atteint tous les objectifs que vous vous étiez fixés en initiant cette série ?
KAE : Un nombre important de personnes sollicitées ont répondu favorablement, ce qui prouve un besoin réel de débat. Je regrette cependant le peu de retours écrits de la part des lecteurs. Le projet était d'avancer des idées soumises à critique et à contradiction. Et donc d'entamer une discussion. Aujourd'hui, l'amorce de l'échange argumenté demande réactions pour entrer dans un véritable dialogue. Le débat reste ouvert.
Il faut considérer que le projet avait aussi l'ambition de balayer un champ assez large de préoccupations mais que cet objectif reste à achever car plusieurs sujets n'ont pas été abordés. Dès le départ, on avait pensé notamment à traiter des questions d'enseignement ou d'éducation au niveau élémentaire, à l'inactivité, au cadre urbain des citoyens, aux aspirations de la jeunesse, à la métropolisation, aux prisons, à la participation des femmes, à la fête comme manifestation sociale ...Ces sujets restent en instance ce qui laisse à penser que l'expérience pourrait être poursuivie par 'Mutations', la FPAE ou par d'autres.
Par ailleurs, on peut s'interroger sur le relatif silence des jeunes. Nous avions pensé, pour l'un des sujets, à porter un regard sur ce que pensent les jeunes de 20 ans au Cameroun, mais nous n'avons pas pu trouver un vingtenaire qui ait bien voulu s'exprimer.
JLE : Au terme de ce partenariat entre un organe de presse et un centre de recherche, que peut-on envisager pour entretenir le débat au Cameroun ?
KAE : Nous avons lancé un débat qui comprend des analyses et plusieurs propositions. Il revient aux acteurs sociaux, économiques et politiques de les examiner, de les critiquer, de se les approprier ou de les remodeler, de façon à ce que du débat citoyen, on passe au débat politique sur la gestion des affaires de la cité.
Au sein de la FPAE, dont le siège est au quartier Hippodrome à Yaoundé, nous poursuivons cette réflexion et d'autres tout, en les partageant notamment avec les étudiants dans le cadre du centre de documentation et avec les lecteurs de nos publications.
Dans la foulée, la FPAE se propose de publier un ouvrage sur 'l'état des lieux du Cameroun à l'horizon 2005', qui reprendra de façon plus approfondie certaines thématiques abordées avec 'Mutations'.
Conscients des limites d'une première expérience, nous restons bien entendu ouverts aux remarques, critiques et suggestions.