Skip to content

Histoire et devoir de mémoire

8 Oct 2006

Au commencement était le chaos...

Au Cameroun, il existe un pernicieux processus d'émasculation de la mémoire historique. Ses signes les plus illustratifs sont, entre autres, le refus le plus souvent incompréhensible de témoigner, pour ceux qui ont eu l'insigne honneur d'être des témoins directs de l'histoire : ce fut le cas par exemple de l'ancien vice-président de l'Assemblée Nationale, Théodore Mayi Matip, proche compagnon du leader de la mythique UPC (Union des Populations du Cameroun), Ruben Um Nyobè, dont on connaît le rôle trouble dans l'assassinat de ce dernier en 1958. Théodore Mayi Matip est décédé le 8 janvier 2003 en refusant systématiquement de s'exprimer oralement ou par écrit sur ladite question. Mais on peut rapidement ajouter à la suite cette omerta (La Loi du Silence) que Sadou Daoudou, Samuel Eboa, Christian Tobie Kuoh et Garga Haman Adji ont quand même laissé quelques traces...Dans un tout autre registre, moins funeste, mais tout autant grave, on peut évoquer le simulacre de " Bibliothèque Nationale de Yaoundé " (sic) en lieu et place d'une structure qui se voudrait résolument moderne et dotée d'une documentation actualisée et informatisée et d'un personnel technique bien formé à propos. Mais, le plus grave, est très certainement l'état pathétique de délabrement avancé de la conservation des archives nationales et de l'absence d'une politique pérenne de collecte des traditions historiques. Sur ce dernier point, on ne regrettera jamais assez l'ex Institut des Sciences Humaines (ISH) du temps des Marcien Towa, Paul Moby-Etia, Michel Sindjoun Pokam, Charly-Gabriel Mbock, Prince Dika Akwa, Martin Njimotapon Njikam, etc. dont le fond documentaire se retrouve aujourd'hui chez les bouquinistes qui occupent, bien que de manière épisodique désormais, les trottoirs de la Capitale, pour quelques ventes à l'encan de l'ancienne revue " Science et Technique "... On se convaincra aussi très difficilement de la pertinence de l'acte de fermeture du Cerdotola (Centre Régional de Recherche et de Documentation sur les Traditions Orales et pour le développement des Langues Africaines). Ainsi est-il quasiment impossible de consulter les travaux pionniers, notamment du plus grand linguiste camerounais, Henri Marcel Bot Ba Njock. Ou, plus difficile encore, ceux de l'Institut de Recherches Scientifiques du Cameroun (IRCAM) crée en 1949 et dont l'une des missions était pourtant de " [...] réunir des collections et de constituer une documentation scientifique, de procéder à la publication des travaux de recherches. " En son temps, le regretté Eldridge Mohamadou s'évertua à travailler sur la collecte des traditions du grand septentrion camerounais : les résultats de ses recherches se trouvent en bonne partie dans la revue Abbia dont on ne retrouve nulle part la collection complète. Curieusement. Cette revue fut, en son temps, animée dans son comité de rédaction, entre autres par le pasteur Bahoken Jean-Calvin, Philippe Ombédé (René Philombe), Ambroise Foalem, Engelbert Mveng, Michael Kima, et par un certain Paul Biya. Idem pour les travaux du spécialiste de la para histoire, Jean-Baptiste Obama, à propos de la musicologie, de l'ethnomusicologie et de l'organologie du Mvet des Bëti-Bulu-Fang. On se demande encore ce que sont devenues les bibliothèques et archives personnelles, notamment de regrettés historiens et chercheurs comme Adalbert Owona, Kotto Essomè, Henri Ngoa, Léon Kaptué, Bernard Fonlon, Félix Loung, etc. ; celles des très redoutés Jean Fochivé et Mouyakan Abdoulaye ; des hauts-commis d'Etat comme Charles Assalé, Tandem Muna, Enoch Kwayeb Katte, Moussa Yaya Sarkifada, Nérius Namaso Bilé, etc. Cette vacuité de données répertoriées, classées et stockées a fini, allègrement, par consolider le spectre du vide et l'avènement d'une société sans mémoire : la plus grande bibliothèque du Cameroun ne fut-elle pas incarnée par la farandole des célèbres " Librairies du poteau " des décennies 80 et 90 et même légèrement après ?

Initier une réflexion, ou à défaut, introduire le débat sur la nécessité du travail sur la mémoire, se présente comme une entreprise prométhéenne. Plus que jamais la question existentielle du " qui sommes-nous ? " se pose avec une urgence extrême. A la suite de celle-ci nous allons proposer quelques balises par rapport au rôle qui échoit à l'université.

Histoire et travail de la mémoire : l'impossible connivence ?

Aujourd'hui subsistent quelques " foyers de résistance " des bouquinistes notamment aux quartiers Mokolo et Melen, depuis que ces " marchands de mémoire " se sont fait évacuer de la voie publique pour cause d'utilité publique ! Même pas parce qu'ils constituaient, en réalité, un réel danger pour la conservation de la mémoire historique. Et, chose tout à fait paradoxale, on constate à l'analyse rétrospective qu'ils sont en réalité un chaînon utile à la continuité de cette mémoire qui nous fait tant défaut de nos jours du fait... de l'exercice de leur activité illégale ! Il est à ce titre à craindre qu'un quelconque travail de la mémoire soit définitivement impossible à entreprendre, en dehors de quelques-uns des très rares travaux sérieux et dignes d'intérêt qui en constitueraient le substrat de base. Malheureusement ceux-ci sont le plus souvent inaccessibles au grand public et même aux chercheurs : on connaît l'exemple de ce Ph.D d'histoire soutenu en 1985 à Londres, sur la rébellion anticoloniale dans le Sud-Cameroun sous administration allemande, qu'un camerounais de bonne souche et candidat au doctorat de 3è cycle d'histoire quelques années plus tard, affirmait à son jury de soutenance tout penaud, le ton grave et hésitant, avoir lu à Postdam, en Allemagne, parce qu'il lui avait été proprement et simplement refusé ici à...Yaoundé ! A plusieurs reprises. Pour des raisons inexplicables. Dans la salle de soutenance, ce jour-là, un ange passa...Un autre aspect de ce rapide état des lieux concerne le sort que l'on réserve depuis quelques années déjà aux mythiques lieux de culture que sont les salles de cinéma. C'est le cas notamment des célèbres salles de projection que furent Le Fébé, Les Portiques et Le Capitole, devenues des hauts lieux de commerce pour une " élite " frileusement bourgeoise et manducante à souhait. Quelques-uns de ces authentiques temples de la culture ont dû déposer le bilan et non même pas été l'objet, par la suite, d'une politique de réappropriation par les autorités en charge des questions culturelles : c'est le cas pathétique du cinéma Rex et Le Djoungolo à Yaoundé. Il est à noter que ces deux derniers exemples font partie de ces mythiques lieux de mémoire qui ont participé à la formation de " l'esprit culturel ", précisément par le biais de la projection de films westerns et surtout de films hindous, pour ceux qui, aujourd'hui constituent notre élite politique et culturelle...

Inertie ou travail de la mémoire ? il faut choisir !

A ce bref état des lieux, l'université camerounaise doit impérativement répondre par une véritable stratégie de préservation et de vulgarisation. Il est assez frustrant de constater que les seuls travaux sérieux sur la question sont ceux du couple Delancey publiés à New York en 1975, quatre ans après ceux de Max F. Dippold. Et rien à ce jour n'a été fait sur le plan de la compilation archivistique qui se situerait logiquement dans le prolongement des travaux sus-cités. Or, si on essaye de répertorier les travaux notamment les mémoires, thèses et autres livres publiés sur le Cameroun en fonction des disciplines des sciences sociales et humaines que l'on enseigne dan nos facultés, on constate qu'il y a du pain sur la planche ! Sans compter qu'à travers le monde entier notamment en Europe (France, Belgique et Angleterre), aux Etats-Unis et au Canada, chaque année, dans des dizaines d'universités et d'écoles de formations spécialisées, des étudiants soutiennent des travaux qui demandent qu'à enrichir le corpus historiographique du Cameroun. En tout cas il est tout à fait puéril de se voiler la face : si les pouvoirs publics camerounais en synergie avec l'université ne prennent pas résolument la décision de procéder à ce travail minutieux de repérage et d'archivage informatisé de ces données essentielles et stratégiques que l'on retrouve en bonne place par ailleurs dans les universités étrangères, le travail sur la mémoire sera toujours inconsistant épistémologiquement. Cela pour la simple raison que la masse de données critiques ne permettra pas une véritable activité réflexive et critique sur nous-mêmes : sur soi. Donc, tout travail de mémoire effectué dans ces conditions réductrices s'avère disqualifié a priori : il y a donc lieu, au vu de ce constat, urgence à sortir de cette inertie qui caractérise la recherche et l'université camerounaise en travaux de qualité. Certes, des efforts sont fournis et commencent à produire des fruits : l'indexation aujourd'hui de la revue " Polis " du GRAPS-Uniyao II Soa (Groupe de Recherche Administrative Politique et Sociale] et du bulletin " Enjeux " de la FPAE (Fondation Paul Ango Ela de Géopolitique en Afrique Centrale) dans les universités et annuaires français attestent de la reconnaissance et de la légitimation d'une manière d'être et d'un travail de la mémoire " par le haut ". On doit à cet effet s'interroger sur l'incapacité actuelle et assez incompréhensible au fond, de l'université camerounaise à produire de manière continue des revues de qualité ; d'engager par conséquent un véritable travail de la mémoire dont la crédibilité serait forcément tributaire de la résonance institutionnelle de la structure qui le produit. La question, à l'observation, peut paraître kafkaïenne voire même superflue pour celui qui connaît un tout petit peu le fonctionnement et les ambitions le plus souvent aux antipodes des préoccupations relatives à la recherche de l'excellence dans la production scientifique : c'est connu que l'on produit essentiellement pour améliorer son statut. Par conséquent, très peu de publications, toutes options confondues, résisteraient à une évaluation sérieuse. Pourtant il existe une réelle expertise qui ne demande qu'à s'exercer dans des conditions relativement sereines. Le vœux, si on le considère ainsi, n'est pas pieux, loin de là, au contraire !

Un autre aspect, davantage ciblé cette fois, est celui des musiques et des artistes du terroir. Tout comme le sport souvent objets de subtiles et pernicieuses instrumentalisations par les acteurs politiques. Or, dans le cas précis du Cameroun, il est extrêmement difficile voire carrément impossible d'évacuer dans un travail sérieux sur la mémoire ces deux dimensions du génie de ses populations. Mais comment procéder si on est incapable d'effectuer, par exemple, les traçabilités du Makossa, du Bikut-si, de l'Assiko ou du Mangambeu, dans le temps ? celle de l'un de ces groupes musicaux pionniers dans l'épopée immémoriale du Makossa, l'UVECOT Jazz (" L'Union des Voix Côtières ") ? de Messi Martin qui transposa pour la toute première fois le son du balafon sur une guitare électrique, en 1966 ou du moins connu Patrice Emery Akono, l'un des précurseurs (le tout premier ?) du Bikuti-si avec son célèbre  " Mado Nkul wa lon " ? que dire de ces rapports étroits entre la composition musicale et les événements politiques, notamment avec le 1er janvier 1960, comme chez Cromwell Nziè -le frère aîné d'Anne-Marie Nziè- ou de la parturition du célèbre " Soul Makossa " composé à la hâte par Emmanuel Ndjok Dibang (Manu Dibango) dans l'avion qui le ramenait à Paris, sur le verso de la partition de l'hymne de la 8è coupe d'Afrique des Nations qui devait se dérouler ici même à Yaoundé en 1972; de la signification de la Coupe des Tropiques remportée par les Nlend Paul à Madagascar en 1960 ; de cette musique, dérivée de l'Assiko qui avait sa source chez les côtiers qui travaillaient pour les Blancs, l'Ambass B, abréviation subtile d' " Ambassade de Belgique" ! ; du célèbre " Vasco de Gamma sort ko au Cameroun ! " composé par l'une des figures de proue de l'UVECOT Jazz, Epée d'Or (Richard Epée Mbendé), le grand-père de Sam Mbendé ? d'Atéba Pierre Célestin et son épouse dont la thématique relative à la sensibilisation routière est aujourd'hui reprise avec bonheur par Black Roger's (" La route ne tue ! ") ! En que dire de ce Mvet qui a tant fasciné Herbert Pepper durant les décennies 50 et 60 dans les tréfonds de la partie Sud du Cameroun et du Nord Gabon ? André Ngangué, fonctionnaire à la retraite à Douala et l'un des pionniers de la radio camerounaise, gagnerait à être interrogé sur quelques-uns de ces aspects pointus. Pendant qu'il est encore temps. Mais entendons-nous bien : il ne s'agit pas de procéder à un vaste mouvement incantatoire et fantasmatique mais plutôt à un travail de recherche qui s'inscrit dans la revalorisation des actes porteurs de messages forts pour le futur. Cela, afin de combattre les formes pernicieuses d'indolence et d'inertie qui font aujourd'hui l'ethos culturel des camerounais : entre rituels bachiques et orgiaques et les multiples variétés de feymania...