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Golfe de Guinée : entre accalmie des litiges intra-régionaux et aiguisement des appétits extra-régionaux

19 Oct 2006

Un espace géopolitique et stratégique doublé d’un phénomène diasporique intense

Le golfe de Guinée s’étend de la Côte d’Ivoire à l’Angola. C’est un vaste ensemble sous-régional composé de 10 pays : le Burundi, le Cameroun, la RCA, le Congo, la RDC, le Gabon, la Guinée Equatoriale, le Rwanda, le Sao-Tomé et Principe et le Tchad. C’est comme l’écrit Achille Mbembé aujourd’hui [Cf. Manière de Voir, 2000, no.51 : 12] « la troisième grande figure [qui] émerge dans le contexte d’une internationalisation des échanges et des nouvelles formes d’exploitation des produits du sous-sol. [Et] Trois ressources se distinguent de ce point de vue : le pétrole, les forêts et le diamant. Le pétrole, en particulier, est à l’origine de l’émergence d’une économie ultramarine dont le centre de gravité est désormais le golfe de Guinée, qui dans sa version étendue, recouvre une longue façade maritime allant du Nigeria jusqu’à l’Angola. » Par ailleurs, cet espace géopolitique de par le dynamisme des populations qui le constituent, renvoie à un « espace des diasporas » dont l’historicité influence les rapports politiques et diplomatiques entre les différents Etats de la sous-région de nos jours [Chouala, Enjeux 13, 2002 : 21]. Naturellement le Cameroun et le Nigéria sont les figures de proue de cette dynamique socio-démographique. « Avec près de quatre millions de ressortissants installés sur le sol camerounais, près de 50.000 en Guinée Equatoriale et au moins 10.000 au Gabon, le Nigéria s’affirme sans doute comme la puissance diasporique du Golfe de Guinée. Toutefois, l’observation de l’échange des diasporas entre le Cameroun, le Gabon, la Guinée Equatoriale révèle la démarcation du premier par rapport aux seconds. » [Ibid. : 22]. Le dynamisme et l’activisme des Camerounais dans les milieux des affaires et associatifs notamment au Gabon et en Guinée Equatoriale sont connus. Celui des Nigérians aussi. Ce phénomène migratoire transnational renvoie à une réalité toute simple : la fluidité des barrières et la rigidité des conditions d’émigration ont fini par générer la catégorie sociologique du « diasporique » qui est elle-même différente du nomade et de l’errant, « […] cet individu en situation de migration qui combine, dans son existence, le lieu de provenance, les étapes des différents parcours et le lieu d’installation. » [Ibid. : 21].

Un espace de mobilité et de convoitises internes et externes

Le golfe de Guinée est l’objet de moult convoitises qui engendrent des conflits notamment entre le Gabon et la Guinée Equatoriale à Mbagné, ou entre le Cameroun et le Nigéria à Bakassi et à Darak. La raison de cet engouement sur cette sous-région est naturellement la présence de pétrole notamment au Gabon, au Cameroun, au Nigéria, au Congo et en Angola et dans une moindre mesure la Guinée Equatoriale et le Tchad depuis 1990, sans toutefois oublier l’émergence récente dans le champ de l’exploitation avec des Etats tels Sao -Tomé et Principe, la RCA et la RDC ; la multitude des ressources (gaz, minerais, essences forestières, ressources halieutiques, etc.) ; et des produits agricoles (café, banane, cacao, huile de palme, thé, hévéa, etc.) dont elle regorge. La première ressource, le pétrole, a permis l’émergence du Cameroun, du Gabon et récemment de la Guinée Equatoriale comme pôles stratégiques. En ce qui concerne globalement sa production pétrolière selon le Cambridge Energy Research Associates (2002), celle-ci en terme de potentiel est bien plus élevée que celle par exemple de la Russie, de la mer Caspienne ou de l’Amérique du Sud. Ce que confirme par ailleurs l’US Department of Energy dans son International Energy Outlook (2002) en prévoyant une production de 9 millions de barils par jour en 2030 pour le golfe de Guinée. Certes en recul aujourd’hui, en ce qui concerne le Cameroun, la production pétrolière reste modeste (Cf. tableau) et est assurée par Total-FinaElf, Pecten Cameroon Compagny et Perenco. Au Gabon, les perspectives d’exploitation de l’or noir n’augurent guère un avenir meilleur. Ce qui, en revanche, n’est pas le cas du Congo voisin où les perspectives, au-delà des traditionnels problèmes d’acheminement notamment de Pointe-Noire à Brazzaville et « l’épuisement naturel des réserves des champs matures », sont plutôt rassurantes avec des prévisions de 25 Mt pour 2005 ! Le Tchad, lui, devrait pouvoir produire 12,5 Mt en 2005. Plusieurs gisements qui se trouvent par ailleurs en Angola, Sao Tomé et Principe sont mis actuellement en exploitation. Le Nigéria reste bien entendu le leader et consolide sa position (Cf. tableau). Principalement deux grands pôles, notamment anglo-saxon (Chevron Texaco, Amoco, Grynberg Petroleum, ExxonMobil) et français (Elf et Total) sont présents et extrêmement actifs dans le complexe processus d’exploitation et de gestion de l’or noir dans le golfe de Guinée. Et ce à côté d’autres firmes comme Shell (anglo-hollandaise), Petronas (malaisienne), The Chinese National Petroleum Corporation (chinoise), la Japan National Oil Company (japonaise), ou la Heritage Oil Coporation, EnCana (canadienne). De manière plus concrète, on peut relever le cas du projet américain d’implantation d’une base navale à Sao Tomé et Principe qui avait déjà reçu à cet effet « l’aval » du Président Fradique de Menezes. Pour les Américains, la stratégie consiste en une occupation effective du terrain afin d’assurer une tutelle forte sur ses différents « champs » d’exploitation qui s’étalent de Bakassi jusqu’au large de Luanda : ses bases de surveillance sont à cet effet la Guinée Equatoriale et Sao Tomé et Principe avec la présence sur place des compagnies d’exploitation que sont Exxon et Chevron. Cette stratégie américaine vise la diversification des ressources américaines et de ses sources d’approvisionnement. L’objectif à terme étant celui de « limiter désormais sa présence dans les pays pétroliers islamiques du golfe persique » : ce qui fut bien confirmé le 13 septembre 2002, à la Maison Blanche, lors du déjeuner offert par le Président George Walker Bush aux principaux chefs d’Etats de la CEEAC en marge de la 54ème session de l’assemblée générale des Nations Unies. On comprend mieux pourquoi « la rivalité des ambitions autour des ressources énergétiques et stratégiques laisse entrevoir une reconfiguration des enjeux et du leadership dans le golfe de Guinée. » Et surtout pourquoi le golfe de Guinée est devenu aujourd’hui un enjeu sécuritaire, géostratégique, démocratique et un enjeu de développement, comme le souligne le politologue camerounais Joseph-Vincent Ntuda Ebodé (Diplomatie n° 7, 2004 : 45-47).

L’opposition Cameroun-Nigéria : un conflit sans issue ?

Depuis le 10 octobre 2002, l’affaire qui oppose le Cameroun au Nigéria autour de la souveraineté des zones spécifiques de Bakassi et de Darak connaît une évolution tout à fait particulière. En effet, deux rencontres : la première au château de la Celle Saint-Cloud en France en octobre 2002, et la seconde, à Abuja au Nigéria en septembre de la même année, relatives au processus de concertation impulsée par la 3ème session de la Commission Mixte Cameroun-Nigéria, après une longue période léthargique de neuf années, ont reprécisé les conditions juridiques sur le plan du droit pénal international susceptibles de donner naissance à un axe Abuja-Yaoundé ; mieux, à un couple Nigéria-Cameroun stabilisateur de la zone du golfe de Guinée. Cette évolution appréciable et encouragée par les puissances occidentales, sera malheureusement hypothéquée par la volte-face du Nigéria rendue publique par un communiqué lu par le ministre nigérian des Transports, Oto Maduekwe, à l’issue d’une réunion du gouvernement, le mercredi 23 octobre 2002. L’attitude négative du Nigéria est un réflexe récurrent des autorités politico-diplomatiques d’Abuja, lesquelles, à l’observation et à l’analyse, manquent tout simplement de fair play ! On se rappellera à cet effet que déjà en 1995, les Nigérians avaient paralysé et ce, pendant de longs mois, l’élection du président de la BAD (Banque Africaine de Développement) en prétextant que leur candidat arrivait en troisième position. Finalement, la désignation du marocain, Omar Kabbaj, n’aura été possible qu’à la suite d’un ensemble d’amendements apportés aux textes régissant la procédure d’élection dans les instances dirigeantes de la BAD. Un autre élément important dans cette analyse sont les élections présidentielles qui étaient prévues en 2003. En effet, le président Obasanjo avait dû faire face à une rude adversité (menaces d’impeachment par les deux Chambres du parlement fédéral, hostilités affichées par les Etats fédérés du Nord-musulman et par les anciens alliés du feu président Sani Abacha). Par conséquent, il lui fallait gagner un temps précieux par rapport au processus en cours dans le litige qui l’oppose au Cameroun.

En refusant d’appliquer les résolutions du verdict de la CIJ (Cours Internationale de Justice) de La Haye d’octobre 2002, le Nigéria foule au pied, respectivement, les principes de droit international relatifs au règlement des Nations Unies et ceux de l’ « utis possedetis juris » ou de l’intangibilité des frontières de l’Union Africaine (UA). Les manœuvres de diversion du Nigéria avec notamment son exploitation asymétrique des textes et ses manœuvres dilatoires face à une décision juridique de la CIJ, constituent la batterie d’arguments spécieux qui confirment la mauvaise foi des autorités d’Abuja à reconnaître définitivement la souveraineté camerounaise sur les territoires querellés. En effet, le Nigéria, à ce titre, aura évoqué : la nécessité de se conformer à la constitution fédérale de 1999 qui mentionne les zones de Bakassi et de Darak comme territoires nigérians qui ne pourtant ne figuraient pas sur la carte officielle de la république Fédérale du Nigéria ! Il s’agissait là, à coup sûr, d’un artifice juridique destiné à conférer un fondement et une légitimité juridique à l’ambition hégémonique avouée sur les territoires sus-cités.

Bakassi : éléments pour une sortie de crise

Quelques faits significatifs permettent d’être optimiste et de croire que l’instauration de relations confiantes de paix entre ces deux pays ne sauraient se réduire à de simples vœux pieux.

La rencontre Biya/Obasanjo à Paris en septembre 2002

Elle s’est tenue sous les bons auspices du Président français, M. Jacques Chirac et du Secrétaire Général de l’Organisation des Nations Unies, M. Kofi Ata Annan, à Paris, la capitale française. L’engagement solennel pris par les présidents Biya et Obasanjo de respecter scrupuleusement le verdict pendant de la CIJ sur le litige de la presqu’île de Bakassi est un gage important du rétablissement de relations saines entre ces deux grands du Golfe de Guinée. Et événement fut longuement, en son temps, salué par les médias des deux pays. En effet, cette rencontre au sommet a permis le « […] réchauffement psychologique et politique […] et surtout « […] la redynamisation de la coopération politique et technique entre Yaoundé et Abuja […] » On est donc en droit d’attendre un retour au développement d’une coopération fructueuse entre le Cameroun et le Nigéria.

La raison profonde de l’attitude nigériane

Elle relève fondamentalement de l’évolution de la politique intérieur liée à l’activité électorale. Les contraintes politiques auxquelles le Président Obasanjo devait faire face à ce moment précis furent très certainement à l’origine de l’attitude du Nigéria. Cela, parce qu’elles ne lui laissaient qu’une infime marge de manœuvre par rapport aux échéances électorales de 2003. Le Président nigérian a donc tout simplement essayé, par l’entremise de l’affaire Bakassi, de capitaliser sur des positions fermes en matière de politique extérieure. Ce qui signifiait que le Nigéria avait sur le double plan politique et technique, « […] besoin d’un temps raisonnable de préparation psychologique, pour exécuter en douceur, mais en profondeur l’arrêt de la CIJ. » Pour aider de manière efficace à l’application du verdict de la CIJ, et, fait qui peut sembler paradoxal, le Cameroun doit faire jouer tout son poids diplomatique dans la balance. En réalité, il doit, « […]par une diplomatie audacieuse et perspicace aider son voisin à appliquer en toute dignité et célérité, le verdict de la Cour. » A condition qu’il sache faire jouer le facteur temps en sa faveur compte tenu de son « avantage psychologique comparatif. »

Par ailleurs, le dispositif sécuritaire de la sous-région devrait lui aussi être redynamisé : à cet effet, on est fondé à espérer que le Copax (Conseil de paix et de sécurité de l’Afrique centrale) dont la genèse remonte en juin 1999 à Malabo, arrivera à fédérer réellement les chefs d’Etats autour d’un idéal-type sécuritaire. Et qui déteindra par conséquent sur leur perception des rapports diplomatiques et politiques avec les pays extra-régionaux du Nord.

Synthèse actualisée à partir de Conjoncturis N°01, novembre 2002, publication de la FPAE

La production de pétrole dans le Golfe de Guinée

Production de pétrole (millions de tonnes) 1990 1999 2000 2001 2002
Cameroun 7.9 4.8 4.5 4.1 3.7
Nigéria 87.8 99.9 103.3 105.2 98.6
Gabon 13.6 17.0 16.4 15.0 14.7
Congo 7.6 14.5 14.2 14.0 13.3
Guinée Equatoriale - 4.5 5.6 9.0 11.7
Poids Golfe de Guinée/Afrique (%) 37.3 39.4 39.0 41.1 ND