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Entre cristal et fumée

17 Oct 2006

Où en est la création artistique contemporaine au Cameroun, et partant, la culture qui va avec- ou est censée aller avec ? Par ce « gros temps » de mondialisation accélérée, sinon de « dislocation » du monde, la question est d’importance. Parce que sous l’anodin vocable « culture » se joue plus et autre chose que « ce qui reste quand on a tout oublié », selon une acception vulgaire d’un concept fondamental, mais mis à toutes sortes de sauces idéologiques insipides. Ce n’est certes pas pour le plaisir de gesticuler dans la lice planétaire que la France s’arc-boute à l’OMC bec et ongles sur la notion d’exception culturelle, dans ce bras de fer qui l’oppose aux Etats-Unis : non seulement les enjeux se chiffrent en centaines de milliards de FCA, en dizaines de milliers d’emplois, mais au-delà de l’aspect strictement économique et financier des industries culturelles, il y va aussi bien d’influence, logique de rayonnement et d’hégémonie de l’Etat-nation oblige. Pour autant, dans cette vaste foire d’empoigne qui scande la modernité longue, les petits pays, au Sud comme au Nord, ne sont pas forcément les moins visibles : présence y rime avec reconnaissance.

Ainsi, lorsque Ousmane Sow s’empare très audacieusement de Little Big Horn , scène ô combien primitive de l’histoire américaine, pour en faire un matériau de son travail de sculpteur, et que les esthètes du monde entier exaltent son génie célébré par maintes expositions en des lieux réputés, le Sénégal en tire évidemment du prestige, et plutôt deux fois qu’une : c’est en effet Léopold Sedar Senghor qui a mis sur orbite le thème de la contribution à l’universel, du rendez-vous du donner et du recevoir. Pareillement et quoique sur un autre registre, Andy Warhol aura eu beau se faire remarquer au cours des sixties et des seventies par une œuvre subversive lancée à la face de la société de consommation occidentale, sa société, comme un crachat acide, un violent soufflet, œuvre provocatrice à souhait, il est définitivement une icône haute en couleurs, déjà muséifiée, incontestée et incontestable, du patrimoine culturel américain contemporain, un emblème culturel que même les esprits les plus conservateurs et obtus ne peuvent occulter sans sombrer dans la niaiserie et une sorte d’anti-patriotisme irrecevable.

Des identités remarquables de cette envergure globale manquent encore à la panoplie culturelle du Cameroun en ce début de 21ème siècle : on peut certes le déplorer. Sauf que l’acte artistique authentique ne surgit pas d’un décret présidentiel, et la bourse des valeurs esthétiques a des critères propres, sans rapport aucun avec l’allégeance et le clientélisme qui prévalent dans les couloirs et les antichambres de l’administration culturelle vert rouge jaune. Entre bercail et diaspora, il y a bien sûr quelques figures ici et là qui se distinguent tout de même, ce n’est pas un tel désert.

Mais de la musique au théâtre, en passant par le cinéma et la peinture, la danse et la sculpture, la littérature et la musique, la situation est très contrastée : il y a du consistant et de l’inconsistant dans le paysage, on évolue sans cesse entre cristal et fumée...

Sans préjudice ni des amalgames faciles, ni de la place faite à l’Art et aux artistes (plutôt méprisés) en terre de Lions Indomptables, la technologie numérique et l’avènement de la Toile ouvrent en ces jours des perspectives radicalement inédites de production et de diffusion pour les créateurs camerounais contemporains et talentueux qui n’ont pas une âme de poisson rouge tournant en rond dans un bocal, et qui aspirent légitimement à une dimension internationale, ceux et celles qui ont quelque chose à apporter à l’esthétique en formation du Village planétaire. C’est peu dire que l’environnement local ne leur facilite pas l’existence : l’hostilité et l’adversité sont leur lot quotidien. Peu de dispositions existent en effet pour le développement de ce précieux secteur. D’où des « délocalisations » forcées, exils qui ne disent pas toujours leur nom, sous des cieux moins malveillants. Trop de galère à endurer pour seulement manger un morceau de pain, trop de peine qui lamine la créativité, qui tue la Poésie : les Incas disent qu’elle est « le langage des fleurs et des oiseaux et c’est celui que Dieu préfère » parmi tous. Entre talent et entregent, certains créateurs doivent d’ailleurs une fière chandelle à la coopération culturelle avec tel ou tel pays du Nord engagé localement sur ce terrain : sans ce soutien décisif apporté de l’étranger, pas d’éclosion au voisinage nord de la latitude zéro.

C’est un comble d’insouveraineté à l’aune de la post-indépendance et il y a là une intolérable faillite historique de la collectivité. Or, même un bigleux voit bien où la fameuse élite locale « pleine aux as » place sa fierté de paille : dans des « chevaux-vapeur » tapageurs qui ponctionnent sans vergogne la richesse nationale. Entre autres fragiles futilités et puérilités insensées. Les actifs industriels d’un pays peuvent désormais passer sous contrôle capitalistique étranger par le jeu des arbitrages boursiers et autres OPA, ses grandes figures artistiques jamais : les propriétaires de la marque automobile britannique Bentley peuvent changer, Sir Mick Jagger et Elton John demeureront ad vitam des citoyens pur souche de Sa Royale Majesté. Autant le dire donc : un imaginaire plat, quelconque, sans relief ni teneur, est le symptôme le plus patent d’une société ratatinée, recroquevillée sur ses petites peurs et ses turpitudes. Une société sans grandes ambitions. De ce point de vue, il y a bel et bien urgence au Cameroun, terre reconnue de bigarrure culturelle, à juguler la décomposition culturelle en cours.

A- DANS LE SILLAGE D’UN SAX...

On peut probablement faire remonter la saison contemporaine de la musique au Cameroun à 1972. Cette année-là de disgrâce pour cause de sortie prématurée de la 8ème Coupe d’Afrique des Nations de football, un phrasé de saxophone totalement décomplexé, improbable, fait le tour du monde sur vinyle : Soul Makossa caracole dans les hit parade mondiaux, le bourlingueur de Manu Dibango triomphe. Trois décennies plus tard, relooké, l’enfant de Dibombari, aujourd’hui septuagénaire, tient toujours la route, bon pied bon œil, disposé pour toutes les fusions musicales. Dans la brèche ainsi ouverte, des talents se sont engouffrés qui se sont confirmés au fil des ans : Richard Bona, Etienne Mbappé, Toups Bebey, entre autres instrumentistes reconnus par leurs pairs d’Europe, d’Amérique et d’Asie. Et le discret Vincent Nguini, qui hier encore tricotait de subtils arpèges façon bikutsi au cœur du légendaire Graceland de Paul Simon, à l’aube de la world music, dorénavant installé à son propre compte, à produire sa musique à lui, impossible de passer sous silence cette grosse pointure. Pour faire bonne mesure, à ce contingent masculin, il convient d’ajouter, cerises sur le gâteau, la Sally Nyolo qui triture avec une certaine réussite les rythmes de sa Lékié natale en les accommodant à de multiples influences, une Coco Mbassi toute en langueurs fluviales. Autant d’éminences artistiques de la diaspora camerounaise dont la notoriété médiatique redore le blason d’une vocation souvent décriée par la société camerounaise bien-pensante.

Au bercail, si ce n’est pas le sauve qui peut, ça y ressemble fort et le spectre de la désolation plane. Sur le makossa, le bikutsi, l’assiko et autres cadences locales, la médiocrité estampillée règne sans partage. Des affairistes souvent incultes se sont tranquillement improvisés producteurs, avec généralement un seul mot d’ordre de fabrique : ambiance. Sur la « mise en bière » générale du pays et l’ébriété qui en découle tout à fait normalement, une kyrielle d’ambianceurs et d’ambianceuses surfent ainsi avec plus ou moins de succès. Leur fonds de commerce : la concupiscence et la lubricité. D’un titre à l’autre, entre jeux de mots et mots crus, il n’est question que de sexe et c’est presque à celui ou celle qui sera le plus ordurier ou la plus ordurière : un match en dessous du nombril où la K-Tino mènerait au score. Et quand ce n’est pas l’exaltation de « la chose », on sombre dans la niaiserie absolue d’un Longuè-Longuè qui s’essaye à la brosse à reluire comme tant d’autres. Ou celle d’un Petit Pays. Tous déployant sans retenue un narcissisme de fort mauvais aloi. Le « bruit » mène la danse sur le versant d’une certaine variété triviale qui trouve bien entendu son public en quête d’abrutissement dans les « abreuvoirs » où femmes et hommes boivent à leurs déboires et à leurs joies. Ce n’est certes pas cette pacotille tropicale qui va contribuer à distinguer positivement le Cameroun dans la lice de la création contemporaine. Les mélomanes locaux n’en finiront pas alors de regretter la disparition prématurée de Zanzibar : seize ans en octobre prochain. Sous la houlette d’un « passeur » en couleurs de frontières culturelles et Pygmalion plutôt averti en esthétique : Jean Marie Ahanda, les Têtes Brûlées ont sacrément dépoussiéré le bikutsi. Partis de « Chacal bar », ils l’auront fait entendre du Japon aux USA en passant par la vieille Europe. Aujourd’hui, la plupart des guitaristes actifs de la scène bikutsi admettent volontiers leur dette envers le petit gars inspiré d’Okola. Quelques critiques ayant vu le phénomène Zanzi débouler à Paris pour la Fête de la Musique, le 21 juin 1988, l’ont comparé sans ambages à Jimi Hendrix soi-même : le compliment n’est pas mince. Qui doutera que son titre phare Essingan est désormais un classique consacré de la musique camerounaise ? Certainement pas les aficionados du cru qui se trémoussent volontiers dessus et à perdre haleine quand se présente l’occasion. Sauf que les Têtes Brûlées se sont tues. Et JMA séjourne depuis bientôt un an aux Etats Unis. Parce que « le Cameroun, c’est le Cameroun » : un contexte impitoyable pour les créateurs exigeants, décevant et quasiment sans issue.

Il est un genre qui fait son petit bonhomme de chemin malgré les vicissitudes au voisinage nord de la latitude zéro : la chanson à texte façon Brassens, Moustaki & Co. Son représentant le plus en vue est Donny Elwood. Un premier album produit par la coopération française l’a tiré de l’ombre et sorti du sinistre circuit des minables cabarets à cachets de misère. Entre spectacles locaux plus ou moins bien ficelés et invitations à l’étranger, il en est à son deuxième opus. Produit à Paris dans des conditions tout à fait abracadabrantes, Eklektikos renoue avec la dérision et l’humour caustique, à un autre niveau toutefois que dans le premier album, plus subtilement, avec la complicité d’un Jay Lou tout aussi « délocalisé » sous ces hautes latitudes plus propices aux artistes. Sur ce sentier étroit des ritournelles intelligentes marche gaillardement un autre rimeur, frimeur pour le fun : Cyrille Effala, alias Monsieur l’Abbé. Un iconoclaste, non moins que son ci-devant alter ego, lucide et sans recul, qui va et vient depuis quelques saisons avec des compositions douce-amères n’excluant aucunement la tendresse. Il leur arrive, à ces deux poètes urbains, de ne pas en mener large. Pour cause de domination locale de la trivialité et d’étroitesse du marché national : aller au-delà du périmètre vert rouge jaune requiert des moyens et une logistique d’une autre envergure que l’ordinaire dispositif. Et les succès d’estime ne se transforment pas mécaniquement en ventes juteuses, faute de large promotion. Sans compter que leur usage spirituel et facétieux de la langue française laisse probablement beaucoup de monde qui ne suit pas ou suit difficilement, sur le bord du chemin. Or, le recours aux langues vernaculaires revient de toute évidence à se cloîtrer dans un étroit canton : de ce formidable dilemme, on ne sort pas comme on entre dans une auberge espagnole, les doigts dans le nez. Car les choix à faire sont drastiques. La colonisation est passée par-là et nul ne peut envisager honnêtement et objectivement d’escamoter cette donne historique : le français et l’anglais sont des langues de portée planétaire, et il faut stratégiquement les emprunter, n’en déplaise aux chantres frileux de l’identité culturelle.

Du côté des groupes, un nom s’impose : Macase. Quatre garçons dans le vent plus une fille. Lauréate des Kora en 2002, cette jeune formation affiche de bonnes dispositions autant que des prétentions assurément légitimes, et le public des ados qui se pressent à chacune de leurs sorties ne s’y trompe pas : leur musique les « branche » assez. Si les Macase se veulent engagés et attentifs aux affres de la société camerounaise, leur démarche, pour être louable, n’en verse pas moins dans une naïveté anachronique à l’aune du 11-09. D’où le risque de complaisance et de guimauve sous la générosité du concept.

II- LE MEGAKIOSQUE MULTIMEDIA

Partie des USA, de ses quartiers noirs, la vague rap et hip hop a fini par atteindre le Cameroun à l’orée de la décennie 90. La grande dépression économique aidant, la jeunesse y a trouvé un vecteur de sa frustration et de son ressentiment, de ses espoirs et de ses craintes. Le « Mouvement » s’est cherché longtemps, faute là encore de structures fiables de production, faute d’espaces d’accueil pour ce genre qui déploie une écriture et un souffle singuliers, une sensibilité parfois d’écorchés vifs qui enrobe des textes rageurs, revendicatifs voire vindicatifs. Des initiatives « endogènes », issues du Mouvement lui-même, ont toutefois vu le jour, et des labels opérationnels se mettent peu à peu en place. Ras Syn, Krotal, Bantou Posse, Kerozen : des groupes se constituent, se défont au gré des connivences conjoncturelles, météores éphémères ballottés par des aléas et l’impécuniosité chronique. Ceux qui ont déjà un disque à leur actif se comptent en fait sur les doigts d’une seule main encore. La visibilité du rap et du hip hop camerounais ne semble donc pas être pour demain. Et ses acteurs courent le risque de mariner encore longtemps dans leurs rimes brûlantes. Sauf à résolument envisager un autre modèle de production et de diffusion. En l’occurrence, il s’agirait de tirer astucieusement parti des nouvelles technologies, de les « plier » à des besoins spécifiques, au lieu de se conformer tout benoîtement à une initialisation d’origine. Dans cet ordre d’idées, des compilations regroupant prioritairement une sélection des représentants les plus doués du genre exerceraient pour sûr un effet de levier. A condition de surmonter les dissensions qui agitent le Mouvement, de lever l’obstacle classique des ego qui rechignent assez puérilement aux collaborations stratégiques et s’enferment à double tour dans une pseudo-singularité sans issue.

B- UN JARDIN EN FRICHE

La musique se taille la part du lion dans le paysage artistique national : sur fond de tradition avérée, elle est le débouché quasi naturel de ceux et celles qui se découvrent à un moment une âme d’artiste. Ce n’est pas le cas de la littérature, du cinéma, du théâtre, de la peinture ou de la danse dans son acception contemporaine d’expression corporelle : ces formes sont toujours émergentes, même pour celles qui ont néanmoins une brève histoire. A l’instar du théâtre où les planches ont le blues : exit Keki Manyo’o, Jean Minguele et Thomas d’Aquin Amombo, à quelques mois d’intervalle. Le Théâtre National qui devait être un vivier s’est endormi sur l’aboulie de sa tutelle administrative et n’a rien produit de remarquable ces dernières années. Pas plus que treize éditions de RETIC n’ont révélé de création camerounaise digne de considération. Pas d’auteurs locaux denses, donc pas de texte à mettre en scène. Alors même qu’une nouvelle génération de comédiens et comédiennes voit le jour à l’ombre du centre culturel français et de l’Institut Goethe. Telle Yaya Mbilé, Djobong Deneuve. Le vétéran Jacobin Yarro résiste à cette morosité en revisitant le classique « Gouverneurs de la rosée » de Jacques Roumain, au terme d’un atelier avec une compagnie française, entre autres travaux. Ses rares pairs végètent toujours dans un bricolage éreintant, sans aucun soutien qui vaille, tel Alex David Longang se colletant avec l’œuvre dense du congolais Sony Labou Tansi. Sans davantage de mécène ou de sponsor pour le soutenir, le théâtre n’en finit pas de péricliter. La sempiternelle et consternante absence de public aux représentations ne favorise rien et décourage même les bonnes volontés. Le spectre du désabusement rôde dans le canton des planches.

La danse ne se porte pas mieux. Amateurisme sur toute la ligne. Le tâtonnement est de rigueur. Les compagnies ne courent pas la rue, malgré l’activisme et l’entregent d’une Elise Meka : elle a fini par créer, avec un appui bleu blanc rouge, un festival basé à Yaoundé, de danse et de percussion, dénommé « Abok i Ngoma », qui en était récemment à sa deuxième édition. Dépourvue d’âme, la danse « tourne » généralement à la gesticulation plus ou moins rythmée, certes coordonnée par une intention, mais une telle débauche gravite bien loin d’un langage poétique offrant du sens au spectateur. Inhérente à cette désolation virtuelle : une carence affligeante de formation. Pleine de grâce, la performance esthétique observable chez Nijinski, Noureïev ou Faustin Linyekunla, vient du dedans et non pas d’une peu plausible appropriation extérieure : la manie de la copie opportuniste ne conduit à rien de sensé sur le terrain de la danse. Il faut nécessairement avoir en soi quelque chose à exprimer, à faire sourdre au dehors comme le jus d’une orange qu’on presse, pour prétendre danser contemporain et émouvoir. Autrement, c’est peine perdue.

Qui connaît Patrice Nganang ? Ce nom ne dira certainement rien à la majorité de ses compatriotes. Pas seulement parce qu’il réside et enseigne aux USA. Mais aussi parce que la lecture n’est pas l’activité de loisir la plus pratiquée au voisinage nord de la latitude zéro. Lauréat du Grand prix littéraire d’Afrique noire en 2002, cet écrivain est l’auteur d’un excellent roman : Temps de chien, paru aux éditions du Serpent à Plumes, en France, dont le personnage central est un cabot du quartier Madagascar à Yaoundé. Eugène Ebodé et Gaston Paul Effa, tout aussi écrivains, vivent en France, auteurs respectivement, et entre autres, de La transmission et de Ma. Outre ce trio « délocalisé », au pays même, la littérature connaît une certaine effervescence symbolisée par François Ekeme avec son Cimetière des bacheliers. Une chronique édifiante du campus universitaire de Ngoa-Ekele, à l’époque chaude des soubresauts de l’ouverture démocratique au Cameroun et des groupuscules étudiants antagonistes. Au cœur de ce frémissement littéraire, la revue mensuelle Patrimoine publie des auteurs en herbe et leur donne ainsi la chance d’être lus : un recueil collectif de nouvelles est d’ores et déjà annoncé par le directeur de la publication, Marcellin Vounda. Une mini République des Lettres se fait peut-être jour au Cameroun. Et là où il séjourne désormais, ce n’est pas Mongo Beti qui s’en plaindra, lui qui déplora de son vivant une réelle atonie.

Silence : on tourne ? Sur le quai camerounais du 7ème Art, ce n’est pas encore la grosse bousculade. Et pour cause : boucler un budget de production n’est guère une sinécure. Jean Pierre Bekolo en sait quelque chose qui tourne seulement maintenant son nouveau film, quelque part au Cameroun. Partisan d’une écriture nouvelle, depuis Quartier Mozart, il développe une esthétique singulière, résolument moderne, au large des clichés dont regorge, à de rares exceptions, le cinéma d’Afrique noire. Quasi expérimentale, son approche est aussi fortement innovante que dérangeante. De son côté, François Woukouache est l’auteur d’un magnifique poème filmé, Asientos, sur la Traite négrière, et d’un reportage sur le Rwanda post-génocide. Ces jeunes réalisateurs ambitieux ont l’un et l’autre mis sur pied une structure de production, respectivement Kola Case et Zamalen Productions. Mais une autre ère est sur les rails : la mini caméra DV et les bancs de montage virtuels, style Final Cut qui tourne sur Mac, narguent le 35mm avec la légèreté. Traditionnellement lourde, la production cinématographique se "démocratiserait" en quelque sorte. Et c’est tant mieux pour le Sud

qui peut fairedorénavant beaucoup plus d’images qu’au temps de la technologie analogique. La bonne nouvelle, c’est que les "tuyaux" de la planète numérique Internet sont en mal de contenus originaux, et il y a de quoi faire sur ce terrain, entre documentaires et films courts, voire même de format plus importants : Chantal Ackerman vient de filmer la frontière entre les USA et le Mexique avec une mini DV.

Dans ce jardin en friche qu’est le paysage artistique contemporain au Cameroun, les plasticiens sont les créateurs les plus percutants, et particulièrement les peintres. L’époque où une manufacture de tabac, Bastos, parrainait un concours national de peinture, est loin désormais. Pourtant les Goddy Leye, Salifou Lindou, Blaise Bang, Joël Mpa’a Dooh, Hervé Yamdeu et Emile Youmbi, William Kayo, pour ne citer que ceux-là, ont bel et bien le vent en poupe. Entre résidences et expositions à l’étranger, ils ne chôment absolument pas et certains se sont installés à Bonendalè, un faubourg de Douala, pour y vivre et travailler au bord des bras morts du Wouri, loin du stress urbain. Un choix qui en dit long sur leur posture artistique : inscription et inspiration locales, zéro « délocalisation ». Omniprésente à leurs côtés, la galerie Doual’Art demeure un partenaire incontournable, animée par Didier et Marie-Line Schaub qui se vouent corps et âme à ce lieu sans pareil pour la qualité de ses expositions, et parfois ses audaces : le « nu » vient d’y faire scandale…Outre les couleurs, quelques uns se sont lancés résolument dans l’art vidéo, à l’instar d’Achille Ka, invité à Dak’art 2004, la Biennale d’art contemporain qui se tient périodiquement dans la capitale sénégalaise et qui lui assure une enviable visibilité planétaire.

Chez les sculpteurs, Tang Mbila joue toujours allègrement du ciseau et du maillet sur les hauteurs de la Cité Verte. Dans une démarche de récupération, cet ex-comptable a abandonné les chiffres de l’argent des autres, pour le travail du bois à son propre compte. Il taille dans la masse des meubles, mais aussi des objets tout aussi usuels, sous le signe de la longue durée et de la rusticité. Révélé en 1994 par un reportage d’Accord Majuscule, le défunt programme culturel de la CRTV, son travail est un peu moins ignoré, mais il mériterait d’être mieux connu, et en l’occurrence une grande exposition individuelle. Sans parler d’un sens de l’aménagement de l‘habitat qui justifie largement la visite de Rustik Home, sa maison-atelier au bord d’une plate-forme rocheuse dominant la ville.

C-BALISES

Sur fond de NTIC, l’ère multimédia ouvre aux créateurs des perspectives inédites en matière de production et de diffusion. A l’heure de la Toile, les galeries se font virtuelles, à côté d’éditeurs en ligne de textes littéraires. Un Japonais peut découvrir aujourd’hui des créations africaines sans quitter Tokyo : la distance n’est plus ce qu’elle était jadis, « dislocation » du monde oblige. Il faut aussi imaginer des collaborations transversales, au-delà des clivages corporatistes, qui mettent ensemble les uns et les autres à la faveur d’événements comme les Scénographies Urbaines tenues à Douala en 2003, et d’autres formes d’initiatives artistiques. Pour autant, l’absence d’une institution de formation de haut niveau aux disciplines artistiques se fait encore cruellement sentir. Mais la sphère politique et la société continuent de percevoir l’artiste comme un simple saltimbanque, amuseur de foules, ou bien comme un laudateur des puissants qui le récompensent avec de la menue monnaie à la fin de son numéro. Or, dans la lice artistique mondiale, l’Afrique est encore attendue, moyennant des propositions en prise avec l’air du temps. A cet égard, le dessin d’animation en 3D représente une formidable opportunité de faire surgir des œuvres inédites, convoquant plusieurs disciplines : peinture, musique et dessin, par exemple, dans divers registres. Ce n’est pas non plus en recourant systématiquement à la facilité des boîtes à rythmes et autres synthétiseurs de sons que la musique camerounaise va jouer demain dans la cour des grands : il faut se hausser sur la pointe des pieds pour décrocher la timbale. L’Art n’est point la sinécure que le commun des mortels croit au voisinage nord de la latitude zéro. Les créateurs de la diaspora montrent le chemin que l’exigence de qualité emprunte. Sans nier pour autant la contribution positive, à l’occasion, des artistes du bercail au label Cameroun. L’environnement institutionnel, surtout fiscal, devra également évoluer, afin que des mécènes puisent intervenir : on peut envisager pour cette catégorie d’opérateurs culturels des remises d’impôts correspondant aux sommes consacrées à la promotion artistique. Ainsi, la terre de foot sera peut-être demain une terre d’art contemporain également, reconnue idem de par le monde.