La région du Golfe de Guinée renferme des communautés diasporiques qui influencent la vie nationale des Etats et déterminent, dans certaines circonstances, les relations internationales régionales1. Du point de vue de sa définition et de sa caractérisation, le diasporique est à distinguer du nomade et de l'errant. La différence réside essentiellement dans les rapports de ces trois catégories de migrants aux sociétés d'origine et d'installation ainsi qu'aux étapes du parcours migratoire. En effet le diasporique pourrait brièvement se définir comme un individu en situation de migrant qui combine, dans son existence, le lieu de provenance, les étapes de parcours et le lieu d'installation. Il y a chez le diasporique, une volonté clairement affichée d'adaptation aux usages, coutumes et valeurs de société d'accueil et une action concomitante de revivification du lien communautaire d'origine, d'imposition de soi dans le pays de résidence sous la figure de l'étranger digne de considération et de respect. C'est en cela que la situation de diasporique se distingue de celle l'errant et du nomade qui n'ont pas d'attaches substantielles avec le milieu d'origine et qui manifestent une distance par rapport à la société d'accueil tout en disposant de multiples lieux de centralité. Parce qu'ils vivent à la fois dans plusieurs mondes, les diasporiques sont des individus qui vivent dans les espaces sociaux transversaux, hybrides et enchevêtrés.
Dans le Golfe de Guinée, le phénomène diasporique a une historicité. Il a une dimension coloniale qui remonte aux déplacements des populations par l'administration coloniale pour la réalisation des travaux de viabilisation des colonies. Cette circulation coloniale des individus a eu pour conséquence la formation des communautés diasporiques dans maints Etats. Toutefois, convient-il de le souligner, la circulation coloniale des populations s'inscrivait elle-même dans des aires migratoires précoloniales. C'est ainsi que les Espagnols, suivant en cela les mouvements précoloniaux de population tout le long du Golfe de Guinée, avaient fait appel aux Sierra Léonais, aux Libériens, aux Camerounais et aux Nigérians pour travailler dans les exploitations agricoles en Guinée Equatoriale. Quant à la donne diasporique actuelle dans le Golfe de Guinée, elle s'inscrit plus particulièrement dans les politiques publiques migratoires de certains Etats, comme le Gabon et Guinée Equatoriale. Ces deux pays avaient, au lendemain des indépendances, mis en œuvre de vigoureuses politiques d'importation de la main d'œuvre étrangère. Le Gabon, pour palier à sa pénurie de main d'œuvre, avait fait appel à la force de travail des Sénégalais, des Maliens, des Camerounais etc. Le quartier « Lalala-Dakar » à l'ouest de Libreville était initialement le lieu d'installation des 5000 travailleurs sénégalais transférés au Gabon au courant des années 70. Le Cameroun pour sa part accueillait de nombreux nigérians dans les vastes exploitations agricoles de la Cameroon Development Corporation (CDC). L'importance actuelle des communautés diasporiques dans certains Etats du Golfe de Guinée comme le Gabon et la Guinée Equatoriale dérive d'une part de la pression démographique et de la montée du chômage dans certains Etats comme le Cameroun et le Nigeria et d'autre part, de la découverte et de l'exploitation des richesses minières dans ces Etats faiblement peuplés notamment en Guinée Equatoriale. Ce pays est ainsi devenus un lieu privilégié de destination des migrants en provenance des Etats plus peuplés comme le Nigeria et le Cameroun.
Dans le Golfe de Guinée en général, il est possible de distinguer des pays pourvoyeurs de communautés diasporiques ; notamment le Nigeria et le Cameroun. Avec près de quatre millions de ressortissants installés sur le sol camerounais, près de 50.000 en Guinée Equatoriale et au moins 10.000 au Gabon, le Nigeria s'affirme sans doute comme le pays qui dispose de plus grandes communautés de diasporas dans le Golfe de Guinée. A part le Nigeria, la distribution des diasporas entre le Cameroun, le Gabon et la Guinée Equatoriale révèle une nette démarcation du premier par rapport aux seconds. Les Camerounais au Gabon avoisinent 50.000 et en Guinée Equatoriale ils sont près de 30.000. Ces diasporiques vivent à cheval entre deux Etats-nations ; celui de provenance et celui d'accueil. Leur existence quotidienne s'insère ainsi dans de multiples espaces interstitiels de sociabilité ; d'où l'hypothèse de « citoyens de deux Etats et demi » : l'Etat d'origine, l'Etat d'installation et les multiples réseaux associatifs, affectifs ou ethniques dans lesquels s'investissent les diasporiques. Les nigérians vivant au Cameroun sont citoyens nigérians de par les attributs de la nationalité et de la citoyenneté nigérianes qu'ils possèdent (extrait de naissance, passeport, numéro d'immatriculation au Haut Commissariat du Nigeria à Yaoundé) ; et de par la revendication et la manifestation de la filiation nationale d'origine par le biais de l'Association des Nigérians au Cameroun. Ils sont aussi citoyens camerounais par la socialisation à la culture national -étatique du Cameroun par la dilution quotidienne dans la société camerounaise et par la recherche et l'obtention généralement par les moyens de la fraude des attributs de la citoyenneté camerounaise (carte d'identité et passeport). Ils s'insèrent ensuite dans une multitude de réseaux qui organisent leur voyage et leur insertion dans la société camerounaise ou encore le rapatriement au Nigeria des gains de leurs activités en milieu camerounais.
Les diasporas constituent la dimension extraterritoriale des Etats-nations. Ils permettent aux Etats de vivre en dehors de leurs frontières nationales. Premièrement les diasporas s'inscrivent dans une dynamique d'exportation de l'identité nationale. Se réclamer Camerounais vivant au Gabon ou en Guinée Equatoriale est un indice de ce que la nation camerounaise fait sens en dépit du scepticisme des discours sur l'artificialité ou l'absence de la nation en Afrique. Le « charisme collectif camerounais » permet de se distinguer de la société majoritaire gabonaise ou équato-guinéenne d'accueil. Deuxièmement les diasporas concourent aussi à l'existence d'une vie extraterritoriale de l'Etat. L'Etat s'exporte, vit et se pérennise à l'extérieur par le biais des diasporas. Il s'agit d'une vie extraterritoriale de l'Etat qui prend forme autour de deux phénomènes ; l'allégeance citoyenne à distance et la participation à la vie politique, économique et culturelle des sociétés d'origine. Il existe une section RDPC au Gabon et en Guinée Equatoriale, de même qu'une importante sensibilité de l'opposition qui porte la revendication politique interne au Cameroun sur le sol gabonais. Cette opposition avait d'ailleurs en 1991 incendié les locaux de l'ambassade du Cameroun à Libreville. Le rapatriement des bénéfices des activités commerciales des diasporas dans leurs pays d'origine est aussi très importante2 et constitue une forme de participation de l'extérieur à l'économie nationale. Les diasporas reproduisent aussi à l'extérieur les dynamiques liées à la diversité anthropologique nationale. On le voit notamment dans la diaspora camerounaise au Gabon qui se distribue en de micros regroupements associatifs reflétant la composition ethnique camerounaise (Grande Famille Beti, Association des ressortissants du Nyong et Mfoumou etc.). C'est la reproduction diasporique de la pluralité sociale camerounaise à l'extérieur. Au total, les diasporas reproduisent à l'extérieur la dialectique de l'unité et de la pluralité de l'Etat-nation camerounaise.
Lorsque leur importance devient de plus en plus considérable, les diasporas constituent une conjoncture favorable à l'affirmation nationaliste au sein des Etats d'accueil. Elles deviennent un prétexte pour la résurgence de l'orgueil nationaliste des populations d'accueil. Cette affirmation nationaliste glisse parfois dans la xénophobie qui a une incidence considérable sur les relations internationales régionales. C'est que les diasporas ont toujours joué un rôle central dans les politiques d'influence et de puissance des Etats. Avec plus de 50 000 camerounais sur son sol maîtrisant les secteurs vitaux et sensibles comme le marché des vivres, le transport urbain, le secteur non formel, le marché des charmes etc., l'Etat camerounais jouit d'une espèce d'influence structurelle sur ses voisins gabonais et équato-guinéen. Dans ce contexte, l'émergence du discours de l'affirmation nationale s'inscrit, du point de vue géopolitique, dans une politique de contre influence3. Celle-ci s'élabore dans deux grandes directions : le durcissement des législations migratoires pour un plus grand contrôle des flux diasporiques et l'exacerbation d'un sentiment xénophobe au sein de la population. Ici l'étranger, notamment camerounais, devient la figure de la menace ou du péril national. D'où des vagues de refoulement à répétition qui rythment les politiques gabonaise et équato-guinéenne de contrôle4 de la migration camerounaise. La xénophobie est ici, dans la conjoncture gabonaise et équato-guinéenne, une béquille de renforcement de la conscience nationale et de construction de la citoyenneté; d'affirmation de l'identité nationale et d'endiguement de l'influence camerounaise.
Pour comprendre la réaction des Etats au phénomène diasporique, il convient de recourir à la configuration des positions et des prises de positions. Les prises de position des Etats par rapport au phénomène diasporique sont fonction de leur position dans l'offre migratoire. Dans son étude sur le commerce transfrontalier en Afrique Centrale qui induit une profonde dynamique de circulation et d'installation transfrontière des individus, K. Bennafla met en exergue la « politique conciliante de l'Etat centrafricain », « l'intervention peu orthodoxe de l'Etat tchadien », « l 'attitude réservée de l'Etat gabonais », « la politique mitigée de l'Etat équato-guinéen» et « la politique promotionnelle de l'Etat camerounais »5.. L'attitude de chaque pays est fonction des gains matériels et symboliques qu'il tire du phénomène migratoire ou diasporique.
Les diasporas constituent à la fois des acteurs importants de la vie internationale régionale et des ressources d'élaboration des politiques soit d'influence soit de contre influence. C'est pourquoi les diasporas sont au cœur des tensions interétatiques pouvant conduire, comme on l'a vu à l'Est de la RDC, à des guerres transnationales inextricables, enchevêtrées. Le traitement des diasporas est un baromètre de l'équilibre des relations entre Etats. Les expulsions des ressortissants camerounais en Guinée équatoriale qui ont actuellement cours ne sont pas sans incidences sur les relations entre celle-ci et le Cameroun. Afin d'une meilleure maîtrise de ce domaine hautement sensible des relations entre sociétés nationales, les diasporas pourraient être prises en compte et représentées dans les architectures institutionnelles internationales ainsi que dans les instances de négociation bilatérale. Il faut penser à l'élaboration des politiques nationales et internationales des diasporas. On pourrait ainsi dans ce cadre : (i) élaborer une charte internationale des diasporas ; (ii) mettre sur pieds, à l'instar des organisations de pression comme Reporters sans Frontière, une Organisation Mondiale des Diasporas chargée de mobiliser l'opinion publique internationale en cas de violation grave des droits des diasporas ; (iii) dans la dynamique d'ouverture des institutions interétatiques aux associations civiles qui a actuellement cours, une telle organisation mondiale des diasporas pourraient y être représentée. (iv) Dans le Golfe de Guinée et à court terme, au lieu de mettre en application des politiques nationales unilatérales très dommageables aux relations bilatérales entre Etats, une concertation régionale serait l'instance la plus appropriée pour l'élaboration des politiques publiques communes de gestion des diasporas.
1 Y. A. Chouala, L'intetétatisme dans le Golfe de Guinée. Contribution du champ à la sociologie des relations internationales, Thèse de Doctorat en Science Politique, Université de Yaoundé II-Soa, 2003
2 K. Bennafla, Le commerce transfrontalier en Afrique centrale, acteurs, espaces, pratiques, Paris, Karthala, 2002
3 Y. A. Chouala, « L'installation des Camerounais au Gabon et en Guinée Equatoriale Analyse socio-internationaliste des dynamiques d'exportation de l'Etat », in L SINDJOUN,. (dir) Etats, réseaux et individus dans les relations internationales du Golfe de Guinée, Paris,Karthala, à paraître.
4 J.C. Gray, "Cultivating Citizenship Through Xenophobia in Gabon, 1960-1995", Africa today, 45, 3-4, 1998, pp 389-410.
5 K. Bennafla, op. cit., pp. 300-307